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Domaine étranger Synapse m’était contée

octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257 | par Dominique Aussenac

Un homme qui se fuit, apprend à se perdre. Pablo Casacuberta nous offre, entre neurobiologie et littérature, un roman plein d’humour et de grâce.

Une vie pleine de sens

Toujours cette triple obsédante question : qui suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre ? Qui en appelle encore une : si je est un autre, que je ne connais pas, qui sont les autres ? Pablo Casacuberta, lui, est un prolixe touche-à-tout, passionné de neurosciences, récompensé de prix conséquents dans différents domaines, la littérature certes, mais aussi la vidéo, le cinéma. Né en 1969, à Montevideo, il débute comme graphiste, artiste plasticien, puis se dirige vers l’image, la musique et l’écriture. Auteur de neuf ouvrages, dont quatre traduits en français chez le même éditeur, ses intérêts, ses pratiques et son écriture s’apparentent à des réseaux neuronaux qui assurent la transmission de l’information notamment et permettent d’appréhender le monde. Ils constituent une sorte de programme opérant comme un mini-cerveau décisionnel qui à l’instar des neurones biologiques agissent de concert, en arborescence, pour identifier ce qui nous entoure, analyser des options et délivrer des pistes, des conclusions. Réseaux semblables à des arbres généalogiques. La filiation comme la parenté sont aussi des questionnements que l’écrivain uruguayen met en parallèle et avec lesquels il semble jouer, tantôt grave, inquiet, souvent amusé. Ainsi Scipion (2015) racontait les déboires d’un fils prénommé Hannibal par un éminent historien et qui n’arrivait pas à sortir de l’ombre du père. Ici et maintenant (2016) décrivait un adolescent, féru de sciences, devenu groom d’hôtel de luxe, déchanté du monde qu’il espérait. Quand Une santé de fer (2019) relatait les avatars d’un vieil adolescent de 49 ans, vivant chez sa mère, inadapté et hypocondriaque.
Une vie pleine de sens reprend cette figure d’adulte immature, asocial, qui végète dans une société qu’il ne comprend, ni ne le comprend. « J’ai cinquante-six ans. Il y a quarante ans que j’ai abandonné la maison paternelle et trente-huit que je me suis résigné à l’inexistence de l’âme. J’ai payé pour cela le prix que paient les athées ; voir la durée prévue de mon existence réduite à un infime pourcentage. Mais en plus j’y ai gagné le mépris de mes parents, deux Juifs orthodoxes qui ont espacé leurs rencontres avec moi jusqu’à ne plus me voir. » Ayant toujours baigné dans un univers où religiosité et organisation sociale sont structurées d’interdits, d’injustice, d’arrivisme et de fausse brillance, le héros-narrateur est un scientifique stressé, timide, coupé du réel et de ses habitants. Il est marié à Deborah, la fille d’un psychanalyste riche et pédant qui se targue « d’avoir réussi une synthèse entre la pensée freudienne et le Talmud. » Son fils Aaron grandit… Le père va tout perdre. Casacuberta est passé maître en plongées de héros, la tête, au fond du seau. À la suite d’une mésentente autour de l’adolescent dont le scientifique mésestimerait les qualités, querelle hypertrophiée par un beau-père manipulateur, il se verra chasser de la famille. Perdra plus ou moins son travail, se retrouvant à la rue. Lui qui n’avait jamais cru en lui-même, se nourrissant de certitudes sur l’absence de dieu, ne jurant que par les vertus et la vérité des sciences se mettra à douter de tout. Sera sauvé par un rabbin. Un éditeur lui confiera l’écriture, en tant que nègre, d’un livre de développement personnel, dernier ouvrage posthume qu’aurait écrit une célèbre spécialiste du genre. Ce livre finit ainsi : « Notre planète est celle des choses qui se rendent compte », ce qui d’une certaine manière avait déjà été énoncé par le narrateur en début de roman : « Les neurones qui interagissent avec notre environnement sont entourés de membranes, mais ils ont de petites portes. Pour connaître ce qui nous entoure, il faut ouvrir physiquement ces portes et laisser entrer des portions de ce monde extérieur dans le nôtre, molécule par molécule. On ne connaît véritablement que ce qui a permis matériellement d’entrer dans le royaume de notre esprit.  »
Casacuberta est aussi passé maître en épiphanies rédemptives. En s’ouvrant au monde, en vivant ce qu’il professait, notre antihéros, ce juif non juif, plus errant, le met en pratique et découvre que sa vérité était juste tapie devant lui et ce depuis ses origines.
D’une écriture emballante, mâtinée de savoirs scientifique et biblique, de dialogues acerbes, pince-sans-rire, déchaînant trouvailles narratives souvent incongrues sinon burlesques, Pablo Casacuberta nous entraîne dans une épopée presque picaresque, toute métaphysique, avec une joie contagieuse, désarmante. Une subtile fable contemporaine.

Dominique Aussenac

Une vie pleine de sens,
de Pablo Casacuberta
Traduit de l’espagnol (Uruguay) par François Gaudry, Métailié, 336 p., 22

Synapse m’était contée Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°257 , octobre 2024.