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Domaine étranger Le goût des autres

octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257 | par Martine Laval

Comment « récupérer » sa vie quand on a tout perdu, boulot, enfant, espoir ? Le quatrième roman de l’Américain Richard Krawiec réconcilie avec la littérature enragée.

On leur avait dit de placer leur confiance en Dieu et leur foi dans le syndicat. La bonne blague. Ni l’un ni l’autre n’ont su leur épargner la mouise. Dieu parce qu’il n’existe pas malgré tout son ramdam habituel de folies, d’incantations culpabilisantes. Le syndicat parce qu’il a trahi. Lorsque l’usine a fermé, un seul mot d’ordre : rester calme, empocher le chèque, et voilà. L’usine, ses bruits, ses odeurs d’acier, va laisser la place à un centre commercial. Question : qui aura le fric nécessaire pour s’encanailler dans ce temple de la consommation ? Croire en quoi ? de l’Américain Richard Krawiec est bel et bien un roman « luttes de classes », une de ces histoires noires et lumineuses qui disent la vie et redonnent enfin à la littérature enragée et engagée tout son sens. Les personnages de Krawiec sont des gens ordinaires – ils disent « on est personne » – des antihéros sans le savoir, sans le vouloir. Ils semblent subir catastrophes sur défaites, mais ils encaissent, ils se battent, ils se tiennent droit, la tête haute. Sans haine, presque sans violence. Presque avec tendresse.
Dans cette ville de Pittsburgh des années 1980 cassée par la crise, Jimmy « les tripes nouées » pointe au chômage. La file d’attente est longue, l’humiliation va crescendo. Se barrer, accepter l’aide alimentaire, une fois, juste une fois. Il essaie le rouge au front. Pat, sa femme, remue ciel et terre pour garder chez eux leur fille aînée. A 6 ans, Katie a eu une commotion cérébrale, depuis elle est inerte, un légume, disent certains. Il faut lui apprendre à « redevenir humaine » et c’est une lutte sans fin. Les toubibs ont proposé de la placer, loin, la faire disparaître en quelque sorte, hop ni vu ni connu. Pat et Jimmy ont dit non : c’est leur petite. Question d’amour. De dignité. Ils sont épuisés, rêvent d’être une famille normale, avec des problèmes normaux. Mais vivre fatigue, aimer fatigue. Pat : « J’ai regardé Katie sans amour ni chagrin, juste une tristesse insondable, comme si j’étais le témoin de la tragédie discrète d’une inconnue. »
Croire en quoi ? est une bible de secours pour défaitistes indécrottables, une trousse d’urgence pour méprisants arrogants. Dans une narration au rythme cadencé, Richard Krawiec fait une sorte de roman total dans lequel il mêle poésie, humour (mais oui !), critique du racisme, condamnation de la grande machine capitaliste. Son écriture évacue tout misérabilisme. Il va au plus vif, au plus fort, au plus franc. Il colle aux désirs et questionnements de ses personnages jusqu’à créer de l’émotion comme jamais. Il y a du Donald Ray Pollock dans cette volonté de raconter le vrai, ce réel invraisemblable tant il est âpre ; il y a aussi du Kim Zupan dans cette quête forcenée d’authenticité cachée derrière des larmes. Et puis chez Krawiec, le sens du détail, une sorte de poésie douce-amère, file à chaque page. Ici, des yeux « d’un bleu-gris poussiéreux », là, une moustache comme « un ciel de janvier », et puis pour illuminer la famille, « le pyjama Star Wars bleu » du petit.

Martine Laval

Croire en quoi ? de Richard Krawiec, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anatole Pons-Reumaux, Tusitala, 230 pages, 21

Le goût des autres Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°257 , octobre 2024.
LMDA papier n°257
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