Le noir va si bien à Rebecca Lighieri ! Tout autant que la lumière ardente du Midi à Emmanuelle Bayamack-Tam. Elles sont les deux facettes, opposées et complémentaires, de la même autrice, qui choisit son nom de plume selon la couleur qu’elle va donner à son roman. À Emmanuelle Bayamack-Tam, des romans littéraires, comme Si tout n’a pas péri avec mon innocence, Arcadie (prix du Livre Inter 2019), La Treizième Heure (prix Médicis 2022), et d’autres. Ses personnages sont toujours un peu fracassés, mais ils rayonnent. À Rebecca Lighieri la jouissance de se vautrer dans le dark, le violent, voire le pornographique. Husbands, en 2013, avait même bénéficié de l’unique couverture noire de l’histoire des éditions P.O.L, chez qui cette bicéphale inspirée publie tout.
Voici un fort volume, plus de 500 pages, dont on devine dès le titre – Le Club des enfants perdus – que ça ne va pas être une bluette rose bonbon. Malicieuse, Rebecca Lighieri donne d’abord, dans la première moitié du livre, la parole au père, Armand. Un comédien célèbre, dingue amoureux de sa femme, Birke, elle aussi comédienne, et inquiet de l’étrangeté de leur fille unique, Miranda. Ils l’ont appelée ainsi en hommage au personnage de La Tempête, de Shakespeare. Mais elle est terne, renfermée, triste. Lors d’une première au théâtre, Armand observe sa fille, âgée de 24 ans, qui se laisse approcher par Swan, un comédien débutant. « Trop de fois, j’ai assisté aux tentatives de ma fille pour passer outre sa gêne et sa timidité. Trop de fois j’ai vu les gens lui accorder cinq minutes d’attention, avant de renoncer, découragés par son absence de répartie et son embarras évident. » Mais en compagnie de Swan, qu’Armand trouve abyssalement inintéressant, « Miranda rit nerveusement (…). Elle a l’air ivre et elle l’est peut-être : deux coupes de champagne quand on pèse quarante kilos et qu’on ne boit jamais, ça peut vous monter à la tête. »
Sans rien déflorer, quand, 250 pages plus loin, ce sera Miranda qui prendra la parole et qui évoquera le même épisode, sa version sera tout autre. Et la gamine effacée se révélera nettement plus actrice de son existence, jusque dans les excès les plus sombres.
Tous les personnages du roman sont complexes. Ils ont une épaisseur et une densité qui les bâtit solidement. Le couple des parents (dont Miranda n’ignore pas grand-chose des ébats sexuels et des infidélités – surtout paternelles) a une histoire hétérogène. Birke a grandi comme une herbe folle, de squat en squat en Allemagne, auprès de parents drogués. Son frère en a contracté une maladie mentale. Du côté d’Armand, c’est plus calme.
Et Miranda, issue de ce couple, a des bizarreries. Elle entend des choses, elle voit des choses. Elle est aussi empathique que désespérée. Drôle de fille, pas très bien adaptée au contemporain. On ne peut que la comprendre. « Le vivant se détériorait, sans susciter autre chose que des conférences internationales et des rapports du GIEC. Même si je me tenais délibérément à distance des médias et des réseaux sociaux, les informations finissaient toujours par me parvenir quant au dérèglement de tout – le climat, les actes, les discours. Et les mensonges. » Elle découvre un lourd secret de famille.
Plus loin, merveilleuse invention de Rebecca Lighieri, le théâtre reprend une place majeure avec le projet d’une Phèdre, où Birke, grande amatrice de Racine, tient le rôle principal. Le reste de la distribution, les répétitions et la première révéleront des surprises. Du haut art littéraire. C’est virtuose, touchant, cru, intense. En plein dans son époque. Et parsemé d’hommages littéraires, dont celui-ci, à Gertrude Stein, dans lequel la rose est remplacée par « un trou est un trou est un trou ». Oui, il s’agit bien d’un vagin…
Anne Kiesel
Le Club des enfants perdus, de Rebecca Lighieri, P.O.L, 520 pages, 22 €
Domaine français Miranda, admirable et inadaptée
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Anne Kiesel
Rebecca Lighieri, qui est le versant noir d’Emmanuelle Bayamack-Tam, campe ici un portrait sombre et poignant, plein de la violence du monde.
Un livre
Miranda, admirable et inadaptée
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

