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Poches La survivance des détails

novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258 | par Feya Dervitsiotis

Adania Shibli et Stéphanie Dujols écrivent au plus près des paysages palestiniens et de leurs habitants pour conjurer l’effacement.

Les Espaces sont fragiles

Un détail mineur de l’autrice palestinienne Adania Shibli est composé de deux parties construites en regard malgré l’opposition de leurs points de vue : le « il » d’un militaire israélien en 1949, puis le « je » d’une civile palestinienne, près de soixante ans plus tard. Dans le désert du Néguev, au lendemain de la Nakba (l’exode forcé de Palestiniens à la naissance de l’État d’Israël), un chef de peloton ordonne la capture, la torture puis l’assassinat d’une jeune Bédouine après qu’il l’a violée. Dans la deuxième partie, la narratrice lit dans le journal le récit de ce crime. Un « détail mineur » l’interpelle : cette autre femme mourait un quart de siècle jour pour jour avant sa naissance. Adania Shibli distille d’autres échos dans l’une et l’autre partie, comme autant de signes d’un enfermement inéluctable dans une horreur répétée, sans perspectives : « Il n’y avait rien d’extraordinaire dans le corps du sujet, en comparaison avec ce que l’on peut vivre au quotidien dans un endroit où règne le tumulte de l’occupation et où le meurtre est monnaie courante ». On retrouve un même immobilisme et une tension permanente dans le texte aussi bref que parfait de sa traductrice, Stéphanie Dujols. Les Espaces sont fragiles se présente comme le carnet de l’interprète qu’elle était en Palestine, notamment pour la Croix-Rouge ou Médecins du Monde. Là, les parties se succèdent en une chronologie anarchique, suggérant l’impasse entre 2001-2002 puis 1998, pour ensuite soudainement passer à 2019 pour retomber à 2008.
Avec l’une et l’autre, on emprunte des routes, entre Jérusalem et Naplouse, entre Ramallah et Jaffa, on traverse des frontières « militaires, géographiques, physiques, psychiques, mentales », énumère la narratrice d’Un détail mineur. Dans ces deux textes, une femme seule dans sa voiture observe les processus de transformation qui détruisent les villages et effacent la présence palestinienne. La « fragilité » de ces espaces se voit caractérisée avec une sobriété factuelle et des illustrations frappantes. Ainsi de Stéphanie Dujols, décrivant une scène à laquelle elle pouvait assister dans les années 2000, où un Palestinien sortait la nuit, s’enfonçait dans la lande pour y lâcher un cri qui crevait l’espace. « Aujourd’hui, commente-t-elle, d’après la configuration de l’espace, il n’est sans doute plus possible de traverser la lande » Lorsque la narratrice d’Adania Shibli part retrouver le lieu de l’assassinat, ses recherches l’amènent jusqu’à la colonie de Nirim. Le but semble atteint mais la colonie d’origine a été déplacée – toutes preuves se sont perdues dans les sables mouvants de la topographie israélienne.
Cette instabilité des espaces corrode la mémoire. La narratrice d’Un détail mineur interroge sa démarche lorsqu’elle croise une vieille femme palestinienne – de l’âge qu’aurait eu la Bédouine, si celle-ci n’avait pas été tuée : « C’est peut-être elle pas les musées de l’armée, les colonies ni leurs archives qui détient les éléments qui m’aideraient à concevoir les faits tels que la jeune fille les a vécus, et à rétablir enfin toute la vérité. » Face à l’horreur de la disparition des espaces, on ne peut compter que sur les visions, les récits, les souvenirs et les « détails » afin d’accéder à une vérité autrement invisible. C’est la méthode que suivent les deux autrices, au travers d’une écriture intense, précise, nerveuse, qui cherche à graver dans la matière du texte ce qui est menacé de disparition. Stéphanie Dujols collectionne les petits portraits croqués de Palestiniens, les choses vues, vécues, qu’elle écrit comme pour mieux les voir et les revoir. De ces détails se lève une beauté vaste comme un horizon, là où il n’y a que fractures. Ce sont les « monticules ocre et silencieux tressaillant nerveusement sous l’effet du mirage » d’Adania Shibli et, chez Stéphanie Dujols, un paysage enchanté de roches et d’oliviers, déroutant de beauté, quasi magique. L’étrangère en Palestine peut s’ouvrir à cette mémoire : « J’appris qu’en Palestine, chaque parcelle, aussi fragmentaire, aussi minuscule soit-elle, a son nom à elle. » Elle fait suivre une liste de noms – « les vergers de l’aveugle », « la poitrine de la femme triste », « la combe de l’homme au feu » –, balises d’une extraordinaire reconquête de la terre par le langage.

Feya Dervitsiotis

Un détail mineur, d’Adania Shibli, traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols, Actes Sud, « Babel », 128 pages, 6,90
Les Espaces sont fragiles, de Stéphanie Dujols, Actes Sud, 112 pages, 15

La survivance des détails Par Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°258 , novembre 2024.
LMDA papier n°258
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LMDA PDF n°258
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