La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Essais Liban, le feu aux poudres

novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258 | par Valérie Nigdélian

À la croisée du récit personnel et de l’investigation journalistique, Marwan Chahine mène à hauteur d’homme une enquête passionnante sur l’origine de la première guerre du Liban.

Beyrouth, 13 avril 1975

L’Histoire ne se répète pas. Elle bégaie, dit-on. Au Liban aujourd’hui, elle semble s’entêter à rejouer la même mauvaise pièce – jusqu’à la nausée. En cette période de crise aiguë où plane de nouveau l’ombre de la guerre civile, entre l’étau israélien et la plus que jamais lancinante question palestinienne, on trouvera peut-être incongru de s’extraire de cette actualité brûlante pour raconter une « guerre ancienne », dont on célébrera bientôt le cinquantenaire. Mais parce que s’y nouent des dynamiques identiques, les mêmes crispations (identitaires et religieuses), les mêmes enjeux (politiques et idéologiques), cette plongée dans le « Liban en lambeaux » des années 1970 donne un éclairage quelque peu vertigineux à un présent « devenu aussi triste qu’une chanson de Fayrouz ».
Le 13 avril 1975 à Beyrouth, dans le quartier d’Ayn El Remmaneh, un bus transportant des Palestiniens est attaqué par des miliciens phalangistes. L’affrontement vire au massacre. Dans la conscience collective libanaise, cet embrasement soudain s’est imposé comme l’événement déclencheur d’une guerre qui devait durer quinze ans et faire au moins 200 000 victimes. Pourtant, faute d’en avoir établi le déroulé précis ou identifié les responsabilités, « personne ne sait ce qui s’est réellement passé ». Pourquoi le bus s’est-il trouvé là ? Qui étaient les passagers ? Qui étaient les victimes, et combien étaient-elles ? Combien ont survécu ? Qui a tiré la première balle ? S’agissait-il d’une provocation de feddayin de retour d’un rassemblement militaire ou d’un guet-apens des miliciens chrétiens ?
Ce ne devait être au départ qu’un article à paraître au Nouvel Obs. Le journaliste franco-libanais Marwan Chahine (ancien correspondant au Caire de Libération) aura finalement mené quasiment dix ans d’une enquête tenace et presque obsessionnelle pour faire un peu de lumière sur cette tragédie, trouver quelques « gouttes de vérité dans un océan de mensonges » et de versions contradictoires, de « souvenirs troubles, oubliés, inventés, déformés, reconstruits, mythifiés ». Et surtout interroger « la manière dont un fait divers confus, produit de quiproquos, de rumeurs, de cafouillages et de peurs, s’est transformé en événement historique et même en mythe » dont chaque protagoniste redéfinit les contours selon ses propres visées politiques. Devant la rareté des sources officielles (judiciaires ou policières) ayant trait à « l’incident du bus », Chahine a épluché les journaux de l’époque, les archives, les déclarations publiques, les a confrontés aux plus de 200 entretiens menés avec les témoins – directs ou indirects, d’un camp comme de l’autre. Tenté, en s’affrontant à l’amnésie ou au déni, à l’affabulation, l’amertume, la colère, de trouver le chemin d’une mémoire qui pourrait se faire commune.
On avance à travers cette enquête touffue et labyrinthique, écrite à la première personne, main dans la main avec Chahine. On en partage les emballements, les lenteurs et les doutes, les découragements et les craintes, les agacements, jusqu’aux cauchemars qui viennent parfois hanter ses nuits – le tout ponctué de flottements salutaires aux tables de cafés beyrouthins.
Peu à peu, c’est tout le contexte explosif des années 1970 qui apparaît, incarné, avec « les accrochages à répétition entre la Résistance palestinienne et les milices chrétiennes », la radicalisation croissante des deux bords, le délitement de toute autorité. Jusqu’à l’évidence d’un conflit inévitable : « Si la guerre civile a éclaté le 13 avril 1975, c’est tout simplement parce que plus personne n’avait les moyens de l’empêcher » – ni Yasser Arafat, ni Pierre Gemayel, le leader du parti phalangiste, ni l’État libanais. Et les héros, les salauds et les martyrs de tous bords façonnés par la légende de laisser bientôt place à une réalité bien plus crasse et plus banale. Une fois le mythe déconstruit, que reste-t-il ? « Une carcasse d’autobus, une tripotée de mythomanes ou d’amnésiques, de fausses victimes et de vrais survivants et, en guise de tueur, un triste sire, tartarin infirme dont je n’étais même pas capable de prouver le crime ». Tout cela articulé dans « un enchaînement désastreux d’erreurs humaines », de négligences et de mauvaises décisions, « une sorte d’escalade absurde sur fond de testostérone, de bêtise et de peurs vaguement politiques ». Ça pourrait presque être drôle. C’est juste triste à en pleurer.

Valérie Nigdélian

Beyrouth, 13 avril 1975 : autopsie d’une étincelle, de Marwan Chahine, Belfond, 560 pages, 22 

Liban, le feu aux poudres Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°258 , novembre 2024.
LMDA papier n°258
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°258
4,50