Comment dire tout le bien qu’on pense d’un roman sans dévoiler un épisode crucial qui se déroule tout au début ? À Marseille, Lucas est un homme amoureux de sa femme, Roxane, qui est pianiste. Ils ont une fille lycéenne, un fils plus jeune. Lucas aime faire du vélo pendant son temps libre. Il possède un vélo en carbone, c’est Roxane qui le lui a offert. Un engin de course, qu’il réserve à ses sorties en solitaire. Lucas s’équipe en conséquence. « Ce short rembourré au niveau des fesses c’est franchement agréable une fois sur la selle, en revanche en haut Lucas met un simple tee-shirt, il n’assumerait pas une tenue entièrement en lycra, il veut rester un cycliste du dimanche, (…) c’est vrai que ce vélo si léger lui donne l’impression d’avoir des ailes, mais dès qu’il est sur une route avec des pentes un peu fortes il se fait dépasser par des jeunes de quatorze ans avec des maillots siglés de leur club local, comme s’ils étaient sur des motos, c’est tendrement humiliant. »
Tendrement humiliant. Ce quasi-oxymore résume la finesse de Raphaël Meltz, auteur d’une quinzaine de livres. En 2021, par exemple, dans 24 fois la vérité, déjà au Tripode, il jonglait, dans une sobre et chaleureuse virtuosité, avec l’histoire du cinéma, ses évolutions technologiques et ses hommes de l’ombre.
Son roman qui paraît en ce mois de janvier s’appelle Après, et il avance sur le fil d’une lame de rasoir que le lecteur découvrira. Ce choix de l’auteur aurait pu être terriblement casse-gueule. Le résultat est émouvant. Raphaël Meltz a bâti son roman sur une construction rigoureuse, que le lecteur ne perçoit pas entièrement tout de suite. Il revient un peu en arrière et il s’émerveille. L’auteur s’autorise toutes les libertés. Une section en une demi-page ? Oui. Plus de trente pages pour d’autres ? Oui aussi.
C’est une histoire pleine d’amour et de tristesse. Une œuvre qui pourtant réchauffe le cœur et fait du bien, sans une ombre de niaiserie. Une des facettes fascinantes de ce travail littéraire est la profondeur des sensations qu’il explore. Comme celles suscitées par le café que Roxane prépare, à 11 heures, dans une cafetière italienne : « Lucas observe les détails de chaque grain, perçoit à l’odeur le mélange des différents cafés, (…) il repère les différentes saveurs qui se superposent, et l’eau bien sûr, l’odeur chlorée de l’eau, et le métal de la cafetière, et le gaz quand Roxane l’allume, la profondeur de l’odeur du gaz, les couches qui là aussi se superposent, le réservoir à Fos, le pipeline et la grande poche quelque part là-bas, près de Bakou sans doute ».
Creuser ainsi dans le réel, quand on a choisi ce fil du rasoir évoqué plus haut, est une sorte d’exploit qui saisit son lecteur à la gorge tout en lui massant doucement le dos d’une main consolante. Un grand écart entre chaleur et solitude, entre ce qui fait pleurer et ce qui donne envie de continuer à vivre.
Creuser dans ce qui arrive, alors qu’on est « une famille qui pouvait presque sembler pénible dans son absolue normalité, ce couple hétéro avec deux enfants fille-garçon gentiment genrés, une maison à Marseille (…) une forme de bonheur qui pouvait sans doute paraître parfois indécent, quand à Marioupol, quand à Gaza, quand le climat, quand la biodiversité, quand l’extrême droite, et eux qui profitaient de leur maison vaste et tranquille ». C’est justement ce qui touche le lecteur, droit dans le cœur, ce lecteur qui sans doute lui aussi boit du café bio préparé dans une cafetière italienne. Ou qui écoute de vieux disques, « le soir Lucas aimait bien mettre un vinyle de jazz, Roxane s’était moquée de lui il y a bien longtemps parce que c’est un peu cliché quand même de mettre un 33 tours de John Coltrane ou Count Basie ou Ella Fitzgerald, mais n’empêche qu’il assumait le cliché, et les enfants avaient pris l’habitude, un dîner c’est deux faces en général. »
Anne Kiesel
Après, de Raphaël Meltz
Le Tripode, 144 pages, 17 €
Domaine français Le plein et le vide
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Anne Kiesel
Raphaël Meltz manie les contraires avec finesse et pudeur. Sur le fil du rasoir, il parle d’amour et de tristesse.
Un livre
Le plein et le vide
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

