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Domaine français L’invention des roseaux

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Jérôme Delclos

Jean Villemin réussit un roman de l’attente et du paysage, au suspense d’autant plus prenant qu’il est lent et rêveur.

Le Pays des herbes debout

Certains romans, rares – La Femme des sables d’Abe Kōbō, Le Poids de la neige de Christian Guay-Poliquin – nous révèlent comme jamais un élément naturel – c’est le personnage principal – que nous tenions pour familier mais sur lequel, par la grâce ou le sortilège de la lecture, notre regard se trouve être entièrement renouvelé. C’est une anamnèse : le sable, la neige, nous les avions oubliés. Romans d’atmosphère, du paysage et du temps. Pour Jean Villemin, sculpteur, illustrateur, auteur d’un roman graphique, Le Glacier (Ibex Books, 2015), ce sont les roseaux. Il a vécu sur les berges de la Seille : est-ce pour cette raison que le narrateur du Pays des herbes debout se prénomme aussi « Jean » ? Et que le livre ne porte pas la mention « Roman », tandis que le rabat de couverture indique un « récit » ? Son auteur, en tout cas, a dû longtemps songer parmi ses roseaux à leur rendre justice. Depuis son coin de rivière où les « phragmites » se balancent sur leurs tiges, il s’est donné, à la façon des enfants qui se bricolent une aventure avec trois cailloux et deux bouts de bois, une contrée entière, un « Pays » qui serait toujours menacé d’être recouvert par ces frêles plumeaux. Il les a conçus alors très hauts, balayant le ciel, obturant la lumière et la vue, et sur et sous la terre envahissant la terre, en métaphore silencieuse d’un secret bien caché, d’un mystère. Il y fait rouler un train équipé de la « loco-faucheuse » : « Il s’agissait d’une sorte de moissonneuse sur rails qui comme le brise-glace dans les mers arctiques faisait la route ».
Villemin installe ainsi un monde, dont le dossier de presse n’a pas tort de dire qu’il « tient à la fois du Buzzati du Désert des Tartares et des univers graphiques de Schuiten et Peeters ». Buzzati bien sûr pour l’attente, et Schuiten et Peters pour un décor de bâtiments ruinés portant la trace de leur ancien prestige, et pour d’étranges machines à l’abandon, témoignant de recherches qui auront tourné au fiasco. On est à Nova Radom, loin de la capitale, une destination très confidentielle. Jean s’y rend pour le « Programme » dont il ignore tout mais dont il sait qu’il s’agit « d’une entreprise des plus importantes », planifiée il y a des décennies par « le Directoire ». Les premiers chapitres se déroulent dans cette ambiance de secret chuchoté, à la croisée de la science (« l’optométrie »), du militaro-industriel, et de la bureaucratie gouvernementale qui envoie de jeunes cadres ambitieux, frais émoulus de leurs études pointues, sur le site du Programme auquel ils œuvreront. L’ambiance est strictement masculine, à la Jules Verne : à l’exception de « la Générale » qui n’a que la mince consistance d’être l’épouse du « Général » qui dirige le Programme, nulle femme ne se rencontre à Nova Radom, sorte de ville nouvelle soviétique – une maison y est une « duma » –, posée au milieu de nulle part mais où pourtant l’on s‘installe et l’on vit. Et l’on se demande pourquoi Villemin n’a pas opté pour tout de même quelques personnages féminins, pourquoi aussi il ne nous a pas fait approcher de plus près « les nomades », autochtones qui passent comme des ombres dans son Pays des roseaux.
Il serait cruel de déflorer l’intrigue, tant le plaisir de la lecture tient à celui éprouvé à y progresser en même temps que le narrateur qui, nommé au poste de « Curateur », devra mener l’enquête pour savoir quelle est sa mission et ce que c’est que ce Programme dont il doutera même s’il existe. Les roseaux, eux, auront leur propre loi, ce dès le voyage en train pour Nova Radom : « Quel temps fait-il ? Il n’y avait qu’une légère moiteur fade qui s’expliquait par la présence de roseaux. Les sons, aussi, étaient particuliers ; cela tenait aux roseaux, mais également à la consistance de la terre, une sorte de tourbe, sol fait de la décomposition des phragmites qui sonnait le creux et amortissait les sons pour les rendre parfois méconnaissables. Quel temps faisait-il ? »
À la fin, le narrateur pourra dire « Je sais tout sur les roseaux ». Nous aussi, qui en conservons la très nette image, le murmure dans la brise et l’odeur entêtante dans l’air chaud, et qui le temps d’un livre en avons même oublié le temps.

Jérôme Delclos

Le Pays des herbes debout,
de Jean Villemin
Le Dilettante, 157 pages, 17

L’invention des roseaux Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
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LMDA PDF n°259
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