On avait aimé son précédent livre, Un été chez Jida, où le mot roman venait couvrir d’un voile pudique une confession difficile à mettre en mots. On a aimé, quand il nous fut possible d’y goûter, les vins naturels qu’elle produit du côté de Rochefort-du-Gard. Et ce nouveau livre de Lolita Sene, un roman encore, vient s’appuyer sur cette expérience que représente le métier de vigneronne. Un métier qui convoque le corps et l’esprit, les sentiments et la réalité, le matériel et la transcendance, le pouvoir de l’homme et son impuissance.
Divisé en quatre chapitres pour chacune des saisons, le roman s’attache à suivre trois personnages dans l’âpreté et la tension permanente d’un travail qu’un nuage, qu’un vent glacial, peuvent réduire à rien. C’est Arnaud, vigneron quadragénaire devenu une figure tutélaire pour celles et ceux que la voie naturelle appelle. Qui scrute le ciel et appelle les collègues pour savoir ce que la météo promet et que les collègues appellent pour savoir que répondre à cette promesse. Arnaud est un corps meurtri par le travail près du sol que la vigne réclame. Peut-être l’est-il aussi de serrer si fort les poings quand les voisins inondent la campagne de fongicides, pesticides et herbicides. « Des nez saignent, les gorges s’irritent, les yeux piquent. Mais on préfère croire aux allergies du pollen ». Puis c’est Nathalie, venue d’ailleurs attirée, comme Lolita Sene, par la vigne. Elle apporte ses souvenirs d’une enfance en banlieue, de la Cité joyeuse, cette utopie bâtie par Le Corbusier pour donner un cadre au bonheur. Nathalie apprend les outils et le travail manuel comme si la vigne était une gouache propre à redonner des couleurs au passé. Et puis il y a « Le Jeune ». Qu’il soit sans nom, nous le rend paradoxalement plus réel : on pourrait le nommer, hélas, dix fois, du nom de ceux qui ont laissé leur vie à la vigne. Le roman ici impose une tension terrible. La dernière voix qu’on entend est celle d’une parcelle centenaire qui lie le ciel au sol et se fait la mémoire de ceux qui l’ont plantée, taillée, vendangée. La vigne a le dernier mot, la vigneronne en est sa traductrice.
T. G.
Seules les vignes, de Lolita Sene
Le Cherche Midi, 114 pages, 16,50 €
Domaine français Entre ciel et terre
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Thierry Guichard
Un livre
Entre ciel et terre
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

