Cernés, soumis, humiliés par les grandes puissances littéraires (Russie, Allemagne, France, Italie), les écrivains de la Mitteleuropa – nos banlieusards – se consolent par le comique. Ils se vengent de nous par des personnages rusés, indignes, transgressifs en diable. C’est l’oncle Pépine, râleur, crasseux, libidineux, des Souffrances du vieux Werther du Tchèque Bohumil Hrabal, ce sont Robert et Jakob qui arnaquent les mémés et maltraitent les animaux dans La Mort du deuxième chien du Polonais Marek Hłasko. Et quand le Hongrois Ferenc Karinthy met en scène dans L’Âge d’or un juif caché dans Budapest occupé, il est menteur, goinfre, ingrat, il saute sur tout ce qui bouge et qui porte un jupon.
Le Croate Ante Tomić hérite de cette tradition burlesque, et de Swift ou de Sterne le procédé des chapeaux de chapitres. Ainsi du premier de Miracle à la Combe aux Aspics : « Consacré aux dizaines de manières de préparer la polenta, aux choses à ne pas faire lorsqu’on lave des vêtements de couleur, et à la soupe servie dans un cendrier. Deux hommes manquent de se faire assassiner, un autre désire se marier, et l’on ne sait pas qui est le plus à plaindre ». Dans ce début du roman, nous faisons connaissance avec Krešimir, Branimir, Zvonimir et Domagoj : les frères Aspic, blédards dépenaillés sur la montagne dalmate de leur père Jozo qui s’épuise à régner sur eux. Des Marx Brothers mais au trou-du-cul de l’Europe où la loi, la morale et les convenances n’ont pas cours. Ou alors selon la norme locale, ignorée des agents de « L’intercommunale d’électricité » venus prier le clan d’acquitter sa facture : Branimir braque un flingue sur l’un d’eux en hurlant « Qui vous a envoyés, ordure ? ». Morte la mère, le père est infoutu de préparer correctement la polenta et de laver le linge de couleur sans le faire déteindre. Et surtout, les élastiques de caleçons sont tous distendus, meilleure preuve que la maison part de travers. Krešimir annonce sa « lourde décision » de vouloir la redresser : « ça fait quelque temps que je pense qu’il faudrait descendre en ville me trouver une femme ». Sitôt dit, sitôt fait, l’espoir de la tribu prend la route. Une journée de marche, et il fait étape dans un faubourg chez la tante Rosa et l’oncle Ive, lequel lui assène la cruelle, la terrible nouvelle : « Il n’y a plus de femmes. (…) Il y a pénurie, même ici en ville ».
Foin de la crise du recrutement, Krešimir sans l’avoir encore cherchée trouvera une femme, Lovorka. Il la perdra aussitôt, par timidité rurale ou pour ne pas l’avoir assez distinctement identifiée comme sa future. S’ensuivront des aventures pour la retrouver, une guerre contre « Goran Ciboulette », le chef de la police.
À mi-livre, l’élastique narratif est tout de même pas mal distendu, mais il se retend, et nos zygomatiques aussi, avec l’installation de Lovorka chez les Aspic, sa lutte contre son beau-père qui la tient pour une sorcière et défouraille le crucifix à tout-va. Elle dispense aux jumeaux Zvonimir et Branimir des leçons de psychologie de la femme. « Dites-lui quelque chose de gentil, car les filles sont bêtes, elles aussi, des dindes indécises et complètement détraquées à qui il convient de parler gentiment ». Surviennent deux randonneuses, les jumeaux mettront à profit l’enseignement de Lovorka. D’où un touchant happy end : « Mirna, Zvonimir, Mirta et Branimir aiment à écumer les collines et tuer d’innocents animaux. » Franchement, que désirer de mieux ?
Jérôme Delclos
Miracle à la Combe aux Aspics,
d’Ante Tomić
Traduit du croate par Marko Despot,
Libretto, 214 pages, 13 €
Poches Distension du domaine du calbute
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Jérôme Delclos
Outrancier et burlesque, tendre et édifiant, le roman rural du croate Ante Tomić fait travailler nos zygomatiques.
Un livre
Distension du domaine du calbute
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

