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Domaine français Chemin d’humanité

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Anne Kiesel

Le premier livre de Thibault Daelman enfonce les paradoxes. Il raconte la misère sans fard, et ce n’est pas plombant.

L’Entroubli transpire la sincérité et le réel. Ce premier livre d’un écrivain de 35 ans plonge son lecteur dans le quotidien d’une famille nombreuse et pauvre. Un père alcoolique, une mère débordée, et cinq garçons qui grandissent à la va-comme-je-te-pousse. Au milieu de cette fratrie, le narrateur – Thibault Daelman – ne cache pas que c’est sa propre vie qu’il raconte. On n’en décroche pas, touché au cœur. Premier livre, mais dans une écriture diablement maîtrisée. Sans pathos, l’auteur présente les personnes de sa famille (bien plus que les personnages d’une fiction qui y ressemblerait). Le père, qui, accroché à sa bouteille en plastique, « buvait au goulot le vin sombre qui était son odeur ». La mère, régnant sur un chaos matériel, dans une cuisine poisseuse et encombrée du sol au plafond, où « l’espace était régi par une haine de l’espace, du vide et de l’interstice ».
Elle est glauque et sinistre, toute cette misère ? Non, c’est la vie en elle-même : la mère, dépassée mais aimante, tente de faire surnager tout son monde, surveille les devoirs, passe le périph pour aller faire le plein de nourriture moins chère dans une banlieue encore plus économique que son quartier populaire parisien.
Thibault Daelman raconte tout ça par touches brèves, dans une splendide économie de mots. C’est drôle (engueulades homériques des parents, mère qui ne se laisse pas faire, surgissement d’un personnage adulte nommé Thierry, paradoxal et surprenant). L’amitié des enfants sauve : le pote Teddy accompagne le narrateur à l’hôpital, où son père a été transporté après une attaque cardiaque. Dans un bâtiment abandonné, envahi de ronces, les gamins découvrent des archives médicales, de vieilles radios, montrant des os de morts. « Il y avait quelque chose de soulageant et d’effroyable à ce que les crânes n’aient pas de regards et seulement l’expression qu’on leur inventait. »
La fascination qu’exerce ce livre tient au mélange intime, si terriblement humain, entre les sentiments contradictoires, les émotions opposées. La mère soigne son compagnon, après un énième AVC (ils ne sont pas mariés et le bail est à son nom à lui) « – Salope ! – Gros porc ! Tu vois où ça mène, l’alcool ! Vivement que tu crèves ! Mais là on sera tous à la rue ! – Crève toi-même ! Poufiasse ! Ainsi vécurent-ils leur duo, plus unis que jamais, mariés par la circonstance. Genre d’étreinte. »
Les mots et l’écriture vont sauver l’enfant. Désormais collégien, dans un établissement bas de gamme, il découvre des profs désabusés, comme cet enseignant de français, qui lance aux élèves : « Je suis là parce que je suis viré de partout ailleurs. Je ne peux pas tomber plus bas. Je mourrai à ce bureau. »
Mais où Thibault Daelman a-t-il pêché cette manière d’écrire sans aucun superflu, dans une telle sobriété d’humanité ? Est-ce du premier coup que ce type vous pond une phrase telle que ceci (on est plus loin dans son récit de vie, il a 14 ans, est encore au collège, il découvre le pouvoir des mots et la joie de l’écriture. Son oncle et sa tante lui offrent son premier ordinateur) : « J’assignai alors mes stylos et mon écriture baveuse et hésitante à mes devoirs scolaires. Dans le cadre intime de mon écran, mes mots, ceux qui ne répondaient à aucune consigne, auraient – eux – de la tenue, du souffle. De là, j’ai cru mieux être. J’étais ivre. Ivre d’avoir, au bout des doigts, plus de vingt-six caractères si enclins. » Si enclins… Qu’est-ce qu’il enlève, à son premier jet, ce diable d’écrivain ? Ou est-ce que ça lui vient direct comme ça ? Pour tenter de trouver la réponse, il faut le lire. Et continuer de s’interroger.
Thibault Daelman fait une entrée effrontée dans la littérature du réel, avec son regard aiguisé et ses phrases ciselées. Au collège, les filles sont classées en deux catégories. Il y a celles qui « traînent trop près des mauvais. De loin, on les remarque à leur coquetterie spéciale, économe en tissu, dépensière en parfum et en maquillage. » Une telle formule, si elle avait été proférée depuis l’extérieur, depuis le haut, serait méprisante. Mais l’auteur-narrateur est à l’intérieur. Il découvre les lois du groupe, la défiance de ces filles envers « la horde masculine (qui) les brutalise, les rejette, les méprise et ainsi même les détient. (…) Il ne faut regarder aucune de ces filles. Quant à leurs détenteurs, il ne faut ni les regarder ni trop baisser les yeux. Il ne faut rien leur être. » Il paraît que l’auteur a un deuxième livre en préparation. On l’attend avec gourmandise.

Anne Kiesel

L’Entroubli, de Thibault Daelman
Le Tripode, 288 pages, 20

Chemin d’humanité Par Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°267
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