Ils s’appelaient Quatre sœurs, Bonne mère, Caprice ou encore Aventurier. Tous, et bien d’autres, ont coulé, engloutis corps et biens, hommes et chaluts, au large d’Ar-Men, ce phare de tous les diables. Michèle Lesbre, en balade un mois d’avril sur l’île de Sein, écrit les noms de ces bateaux comme pour les sauver, un peu, de l’oubli, du « désastre ». Alors qu’avec pudeur elle avoue qu’il commence « à se faire tard dans sa vie », l’écrivaine, née en 1939, songe à tous ces autres naufrages, petits et grands, intimes ou politiques, personnels ou collectifs, qui font une destinée, la sienne, celle d’une génération, la nôtre peut-être aussi ; elle songe à tous ces chagrins qui ont traversé le temps, de nos grandes espérances enfouies jusqu’au goût amer de la désillusion : « Parfois j’ai peur de la résignation, de ne plus être au plus près de mes rêves, de trahir tout ce que j’ai aimé vivante. » Michèle Lesbre ne veut et ne peut pas renoncer. Alors, à la fois tranquille et déterminée, la marcheuse fait face au vent : « J’aurais voulu entrer dans le vent, faire partie de son souffle, de sa force, de son élan » ; et fait face à ses souvenirs – rencontres, voyages, images, lectures. Au gré de ses escapades, elle tisse un lien entre des auteurs jadis lus et toujours présents, Claudio Magris, Georges Simenon, Haruki Murakami, Pierre Michon, Cesare Pavese… En particulier, deux écrivaines aussi, des femmes libres, l’accompagnent et semblent lui tenir la main : Catherine Poulain la sauvage et Anita Conti la rebelle *. De la dame de Fécamp, « celle qui habite la mer », Michèle Lesbre dit qu’elle pourrait « relire sans cesse ces pages turbulentes qui avancent dans la brume ». Alors qu’elle-même cherche son chemin d’écriture – faire en sorte que ses lignes prennent racine et tiennent debout – Michèle Lesbre puise chez Anita Conti une rage qui l’encourage à créer un lieu – dit autrement, un texte – où elle se sente « à l’abri ». Gagné ! Entre méditation langoureuse et poésie paisible, son Naufrage(s) prend les couleurs douces et chaudes d’un crépuscule serein. Même si le désir « s’essouffle », un peu, même si l’horizon la « surveille » et « l’attend », l’infatigable amoureuse du monde arpente les jours et les nuits à la recherche de tempêtes, d’imprévus, d’émotions – la seule vraie vie : « Il n’est sage que d’aventures, écrit Anita dans ses carnets. »
On se prend à imaginer Jean-Pierre Abraham, gardien d’Ar-Men, ce phare de « tous les diables » et auteur d’un texte fulgurant**, lisant debout, appuyé à l’un des piliers de sa tour infernale, ce Naufrage(s). Nul doute qu’il y verrait les silences entre les lignes, les silences entre les bourrasques.
Martine Laval
*Le Carnet Viking, 70 jours en mer de Barents (Payot, 2018)
**Ar-Men (Seuil, 1967 ; Le Tout sur le tout, 1997 ; Payot, 2021)
Naufrage(s), de Michèle Lesbre, Sabine Wespieser, 98 p., 15 €
Domaine étranger Femme au bord du monde
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Martine Laval
Grâce aux vents de l’île de Sein qui soulèvent des tempêtes intimes, Michèle Lesbre offre un récit tout en bienveillance. Naufrage(s) ou l’art de l’épure.
Un livre
Femme au bord du monde
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

