Français ou américain, le cinéma comique d’après-guerre a caricaturé le nazi en gros consommateur de choucroute et de bière, façon folklore bavarois. C’est « Papa Schultz » incarné par Francis Blanche dans Babette s’en va-t-en-guerre (1959), ou John Banner, friand de strudels, dans son remake hollywoodien Stalag 13 (1965), une sitcom en six saisons. Dans les deux versions, le SS est en surpoids et pas très futé, c’est un sergent Garcia mais fridolin. Méconnue, l’histoire de ce que mangeaient les nazis est plus complexe et troublante que ce cliché. Journaliste, Antoine Dreyfus, remarqué pour son essai Les Raisins du Reich (Flammarion, 2021) qui nous montrait les acteurs de la filière viticole française en zélés pétainistes et collaborateurs, enquête dans Les Nazis à table sur « l’alimentation dans l’idéologie du Troisième Reich », c’est le sous-titre.
L’auteur part du contexte de crise de la Première Guerre mondiale, marqué pour les Allemands par le traumatisme du blocus britannique de 1914-1919. En 1915, un best-seller, le Livre de cuisine de guerre, remporte un franc succès. « Le marché des ersatz explose », 1917 est une année de famine, 750 000 morts selon l’estimation des historiens. Plus des faits divers sanglants qui hantent, avance Dreyfus, l’inconscient collectif : le « Barbe-bleue de Berlin » tue des femmes – « entre 26 et 50 » – pour les transformer en saucisses. Le « boucher de Hanovre » met à profit « ses compétences de boucher pour écorcher et démembrer » de jeunes garçons. Le « vampire de Düsseldorf », violeur et assassin de femmes et d’enfants, inspirera Fritz Lang pour son M le Maudit.
Le nazisme fleurit sur ce terreau bien sombre, et son slogan « Arbeit und Brot » – « Du travail et du pain » – est reçu comme la solution providentielle au krach de 1929 et son cortège de misères. En 1932, Hitler fait campagne en martelant « Plus jamais notre peuple ne connaitra la faim ». Les juifs ? D’inutiles bouches à nourrir. Et l’expansion à l’Est fournira des terres agricoles. Dans le même temps, le nazisme à ses débuts détruit le projet du mouvement du Bauhaus : une cuisine moderne, renouvelée, et sociale. L’alimentation devient tous azimuts un « pilier de la machine nazie ». « Sur le plan idéologique, les nazis forgent un discours selon lequel une nourriture « saine » et « pure » reflète la supériorité raciale : régimes végétariens, diètes « hygiénistes », lutte contre le tabac, écoles d’économie domestique pour maintenir les femmes au foyer, « gardiennes de la race », et développement de l’agriculture biodynamique selon les principes de Rudolf Steiner. »
L’essai aborde ces différents aspects, de la faim rationnellement organisée dans les camps jusqu’aux expérimentations des premiers aliments lyophilisés par les grandes firmes qui exploitent la main-d’œuvre concentrationnaire (entre autres Knorr, Maggi, Nestlé), en passant par le végétarisme de Hitler, mis en scène et diffusé dans la population allemande. « Le végétarisme n’est pas qu’une question de santé : il devient allégorie de pureté morale et de rupture totale avec le passé bourgeois jugé décadent. » Au Berghof, la résidence de Hitler, « le pouvoir se lit dans l’assiette », tant dans les rituels du repas que dans sa composition. Conformément au régime austère du führer, tabac et alcool sont proscrits dans son entourage.
Le caractère hyper-normatif et prescriptif de l’alimentation national-socialiste se présente ainsi comme un laboratoire pour notre époque. C’est sans doute le trait le plus passionnant, et dérangeant, de cet essai qui gagnerait à rendre compte de façon plus précise de ses sources universitaires (une bibliographie serait la bienvenue). Durant le Troisième Reich, « l’assiette devient un outil de domination, un marqueur idéologique, un champ de bataille silencieux ». Là se construisent la fortune de grands groupes de l’agroalimentaire qui aujourd’hui encore ont pignon sur rue, les modes de production et de consommation qui sont les nôtres, et une morale coercitive de la santé alimentaire et du contrôle des corps. À méditer en poussant son caddie au supermarché. Même au rayon bio.
Jérôme Delclos
Les Nazis à table, d’Antoine Dreyfus
Le Cherche Midi, 247 pages, 20,50 €
Essais Kontroll des estomacs
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Jérôme Delclos
Antoine Dreyfus nous révèle la politique de l’alimentation des nazis, et en quoi nous en avons hérité. Instructif et dérangeant.
Un livre
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Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

