Point d’appui, le précédent journal de Christian Prigent daté 2012-2018, couvrait 460 pages ; Zapp & zipp, lui, 2019-2024, d’une année moindre, en ajoute presque 300. Endurance, discipline ou ascèse, pugnacité qu’il aura fallu pour retourner, chaque jour, au journal (non daté mais annualisé), y noter tout ce qui traverse un sujet : le poète, l’écrivain, l’essayiste, le père et le citoyen, de « La vie civique » à « La vie des bêtes », parmi huit autres entrées d’un index relevant de « La vie sexuelle », de « La vie en vadrouille » à « l’onirique », etc., dont quelques disparates « saluts », des anciens aux modernes, artistes, écrivains, cinéastes. Somme d’une tranche d’époque, de savoirs et de questions, d’anecdotes aussi, d’affirmations et de coups de poing nécessaires (souvent), d’explicitations davantage que de justifications. Et à qui voudra y chercher quelque mauvaise foi, on rétorquera aussi que ces pages, dont le doute n’est pas absent, cherchent toutes les fois à vérifier comment une vérité vient nous saisir, une conviction se nouer. D’où et de quels endroits tout cela s’élabore-t-il ? À partir de quelles expériences et lectures (énorme chez Prigent le recours), de quel socle écrivent les poètes ? Questions qui taraudent Zapp (délier) & zipp (re-lier), son souci central revenant à interroger les logiques d’agencements du langage poétique.
Pour commencer, et être clair avec une époque où une part de la poésie affirme aisément ses tours de mains habiles (de sa lisibilité à son ultratransparence !), Prigent répond à l’affirmation d’une « poétesse chiffonnée » par ses réserves sur son travail ceci : « “la mauvaise poésie n’a jamais fait de mal à la bonne”. /Que si !/Elle ne la blesse pas en tant que telle. Mais elle gêne sa circulation (édition, diffusion) et sa réception (médiatisation, lecture) : c’est toujours l’épigonal fade et ressassé qui occupe le terrain, sature les réseaux et assigne l’idée de ce que la poésie est et peut à l’image médiocre qu’il en donne ». Et d’un !
Que tout travail poétique, sans esprit de sérieux, dut sérieusement commencer par discerner-déplacer, parmi langues et formes, son médium, c’est, entre autres riches biais et bifurcations de ce livre, une leçon formatrice pour chacun. Laquelle n’est pas la seule, puisque c’est autant la puissance d’un Saint-Simon (« qui écrit vraiment rencontre la résistance du “réel” ») que la vulgarité d’un présentateur coupant, en 1985 à Beaubourg, la poétesse Jacqueline Risset (p. 265), relevant sa soi-disant mauvaise diction, et d’introduire (facile !) Alain Cuny, qui, sans détour mais sans mépris, ici se dit et se disent.
Emmanuel Laugier
Zapp & zipp, de Christian Prigent
P.O.L, 730 pages, 29 €
Domaine français Vies croisées
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Emmanuel Laugier
Un livre
Vies croisées
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

