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Domaine français Le colporteur de mélancolie

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Martine Laval

Christian Estèbe revient parmi les vivants en trois nouvelles inédites. Sur l’autre rive, un recueil hommage à l’autodérision et à l’écriture virevoltante.

Sur l’autre rive

Il ne fut jamais un grand écrivain publié comme il se doit chez Gallimuche (comme disait un autre grand écrivain fier de n’être pas un héros, Pierre Autin-Grenier) mais il additionne tout de même plus d’une douzaine de publications dont la majeure partie aux éditions Finitude – ce qui est plutôt chic. Christian Estèbe est décédé en août 2024 sans oublier – le coquin – de laisser dans ses tiroirs quelques histoires pour la postérité. En voici trois publiées avec pour titre Sur l’autre rive, ce pourrait être l’autre monde tant en si peu de pages le Montpelliérain voyage en terres oubliées, loin, du côté de sa jeunesse, ou plus près d’aujourd’hui, quand la mort rôde. Avec ses envolées tout en dérision, tendresse et moquerie dans la même phrase, Christian Estèbe fait de la poésie sans chichis, parle de « nuit verticale », du « bleu fou » du ciel, « des femmes magiques » dans les romans d’André Hardellet. Il invente des histoires dont le narrateur souffre du même mal que lui, « juste une petite peur de vieillir seul, de souffrir seul, de mourir seul. » Parfois, il cède à la lassitude, s’interroge en demi-teinte, se demande s’il ne serait pas passé à côté d’une grande histoire d’amour : « Qu’est-ce qu’on sait en lisant sa vie dans les livres ? »
Pur autodidacte, c’est-à-dire décidé à tout lire, accro aux mots, le fils de pauvre qui se dit « prolo de la culture » a exercé tous les métiers du livre, apprenti libraire, « chômeur longue durée », bibliothécaire… beaucoup vrp, représentant de livres pratiques à qui il parle, mais oui : « Je leur disais qu’ils pourraient faire un effort pour séduire les acheteurs, qu’ils étaient de bons livres utiles : “Maquillez-vous comme une star, Soignez votre Gerbille, Sauvez votre chien de l’ennui, Devenez zen en dix leçons”. » Estève joue les bravaches, cherche autant la consécration littéraire que le grand amour. Il veut devenir riche et célèbre, s’amuse à le dire et le répéter, une envie folle qu’il trimballe depuis l’adolescence un peu comme une mauvaise blague. Il rêve même d’imiter Semprún quand celui-ci donnait « tout son fric aux communistes », la classe. Et hop, le voilà reparti : « Trains, hôtels, je continuais à rouler ma bosse, en lisant des milliers de poèmes, bus comme des alcools forts, des cafés au zinc, des bières aux comptoirs du temps qu’il fait, du temps qui fuit. Navigateur solitaire, avec des livres, des filles comme s’il en pleuvait. »
Colporteur de mélancolie, Christian Estèbe ne cède pourtant pas à la nostalgie. Il évoque ses écrivains aimés/admirés avec des pépites dans les mots. Il se persuade être le fils d’Henry Miller et de Julia Kristeva, excusez du peu, fait resurgir le Goncourt oublié Marc Bernard à qui il consacra un ouvrage, Petit exercice d’admiration (Finitude, 2007) ou l’artiste-poète Pierre Bettencourt et son Intouchable (Lettres vives, 1981). Et puis, tranquille, presque serein, il se souvient, un peu en guise d’espoir, un peu en guise de testament, allez savoir, d’une phrase de Francis Scott Fitzgerald : « C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé » Estèbe le Magnifique, petit frère d’un certain Gatsby…

Martine Laval

Sur l’autre rive, de Christian Estèbe
Finitude, 110 pages, 14,50

Le colporteur de mélancolie Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.