Paru en 1912, La Mort à Venise a été en partie inspiré par la propre fascination de son auteur pour un jeune Polonais rencontré lors d’un voyage dans la Cité des Doges. Il reparaît aujourd’hui dans la traduction de Philippe Jaccottet, la première de sa carrière (1947), et qui, appréciée par Thomas Mann, n’avait jusqu’ici été publiée qu’en Suisse.
L’histoire commence à Munich où vit Gustave Aschenbach, un écrivain anobli incarnant la rigueur intellectuelle et la recherche de la perfection. Il vient de terminer une longue promenade, et il attend le tramway, lorsqu’il aperçoit un homme dont la mise suscite soudain en lui une vive envie de voyager. Un désir qui ne va plus le quitter et auquel il finira par céder estimant qu’un changement d’air lui ferait du bien, affaibli qu’il est par une « irritation et un épuisement des nerfs ». Il part donc pour une île de la côte de l’Adriatique, mais le lieu ne lui convenant pas – il cherchait « une exaltation neuve, d’inconnus désordres » – il rembarque pour Venise et l’hôtel du Lido. Parmi la société qui s’y côtoie, il y a un groupe de jeunes Polonais sous la surveillance d’une gouvernante, trois jeunes filles et « un garçon aux cheveux longs, de peut-être quatorze ans », d’une beauté prodigieuse et d’un « charme si singulier qu’Aschenbach ne pensait pas avoir jamais vu, ni dans la nature ni dans l’art, de plus accompli chef-d’œuvre. » Il s’appelle Tadzio et cette figure de beauté juvénile et d’innocence va éveiller chez Aschenbach une véritable fascination. Et une obsession qui le conduit à le poursuivre du regard, à la plage, à l’hôtel, à l’église ou dans les ruelles d’une Venise glauque, alliance de splendeur et de pourriture, que va bientôt assaillir une épidémie de choléra. Et Aschenbach, qui incarnait la parfaite maîtrise de soi, qui, au prix d’années d’ascétisme au service d’une vie asservie à l’art, n’a cessé de refouler désirs et affects, se voit écartelé entre désir et raison. Il tentera bien de quitter la ville, mais un concours de circonstances favorables le ramènera au Lido. Désormais décidé à assumer, à l’encontre de toute moralité, son amour pour Tadzio, il ne veut rien rater du spectacle qu’offre cette figure divine dont la beauté le renvoie aux temps de la naissance des dieux, comme dans cette vision où il le voit « sortant de ces lointains où la mer et le ciel se fondent, avec sa chevelure ruisselante, s’élev(ant) et se dérob(ant) à l’élément, splendide comme un dieu ». C’est Vénus sortant des eaux, Vénus à peine virilisée par l’hermaphrodisme de Tadzio (bel exemple d’artialisation, de vie imitant l’art).
Dès lors va se rejouer la lutte apollinienne et dionysiaque décrite par Nietzsche dans La Naissance de la tragédie. Face à Tadzio, incarnant la beauté apollinienne, toutes les convictions d’Aschenbach s’effondrent. Le divinisant et le fantasmant – il le voit comme une sorte de Ganymède, ce berger troyen enlevé par Zeus, mais ce mythe, il le vit à l’envers puisque le dieu, en l’occurrence, est Tadzio – il bascule peu à peu dans le dionysiaque. Confronté au beau tel que le définit Platon, Aschenbach, l’homme de l’harmonie, sombre dans le tumulte des passions libérées par l’ivresse amoureuse. « Il sentait son esprit tournoyer en vastes cercles, sa culture s’émouvoir, sa mémoire brasser des mythes immémoriaux. » Cette métamorphose de la vertu apollinienne en vice dionysiaque, Thomas Mann la décrit sur fond de philosophie platonicienne, comme si Aschenbach cherchait dans la philosophie antique le moyen de se dédouaner d’un désir sensuel très concret même si, dans cette relation régie par des jeux de regards, n’entrera jamais un contact physique. L’art, disait Nietzsche, « nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité ». La vérité, ici, est celle, intime, que découvre le bourgeois éclairé de Munich : son désir homosexuel, refoulé jusqu’alors sous une vie dédiée à l’art.
Avec La Mort à Venise Thomas Mann questionne le terrible pouvoir de la beauté, sa part humaine et divine. Pour lui, comme pour Platon, Rilke ou Dostoïevski, le beau est effroyable. Nous pouvons le voir mais, à la différence des dieux, il nous est interdit d’en jouir, dans la joie et la plénitude. Un antagonisme que l’on retrouve incarné dans la rivalité opposant celui qui possède la beauté et celui qui la crée. « Les mots, s’ils peuvent célébrer la beauté sensible, sont bien incapables de la restituer. » Cette beauté qui échappe à tout langage est celle qui conduira Aschenbach à la mort.
Richard Blin
La Mort à Venise, de Thomas Mann, traduit de l’allemand (et présenté) par Philippe Jaccottet, Le bruit du temps, 152 p., 13 €. Paraissent également deux nouvelles traductions, celles de Dominique Tassel (Les Belles Lettres) et de Claire de Oliveira (La Mort à Venise et autres nouvelles, Christian Bourgois).
Domaine étranger Par-delà le bien et le mal
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Richard Blin
Histoire de regards et de mort, confession sublimée, La Mort à Venise, de Thomas Mann (1875-1955), raconte la descente aux Enfers d’un écrivain découvrant l’essence cachée de son être.
Un livre
Par-delà le bien et le mal
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Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.
