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Poches Théâtre des sentiments

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Anthony Dufraisse

La vie en internat dans les années 1950, ou le réalisme magnétique de l’écrivaine suisse Fleur Jaeggy.

Les Années bienheureuses du châtiment

Les Années bienheureuses du châtiment : un de ces titres oxymoriques qui intriguent. Écrit en italien à la fin des années 1980, ce roman est le plus connu de Fleur Jaeggy, autrice née en 1940 à Zurich et que, curieusement, on connaît mal en France. Zoé réédite ce petit bijou d’une beauté sombre, dans la version parue la première fois en 1992 chez Gallimard. Ce sont les années 1950, nous sommes en Suisse dans un pensionnat pour jeunes filles venues d’un peu partout en Europe (et même d’Afrique), donc un « monde cosmopolite » mais aussi et surtout « un terrain saturé de règles », comme le dit l’écrivaine Gabriella Zalapì dans sa postface.
Dans cet environnement tout d’hostilité tacite, est-il autorisé de rêver d’une vie à soi ? C’est l’une des questions que pose avec une acuité aiguë ce roman de l’enfermement et de l’assujettissement à la loi du collectif. Car entre ces murs, qu’elles le veuillent ou non, les pensionnaires adolescentes, parfois sans nom et désignées par leur seule nationalité (« l’Allemande », « l’Italienne », « la Belge »), font communauté. Réfectoire, chambres partagées, activités de groupe, presque tout se fait sous le regard des autres. S’il y a tentation d’émancipation, elle ne peut donc être que secrète, dans les têtes, à travers des pensées muettes qu’on entretient en soi comme des molécules immunitaires. « Nous étions malléables, elle nous a modelées », dit la narratrice qui se souvient de cette période et de la stricte directrice de l’institution.
Mais le conditionnement a ses limites dans cet univers « uniquement féminin », carcan et cocon à la fois. Des « choses » apparaissent qui dérèglent insensiblement l’ordre établi : certaines amitiés vont au-delà des affinités électives, de maladroites et chastes idylles entre camarades se nouent puis se dénouent, de platoniques rivalités amoureuses échauffent les esprits. Sous « la volupté de l’obéissance » quotidienne et de la discipline intériorisée, la confusion des sentiments couve, qui électrise la sororité. L’autrice crée ainsi tout un théâtre de l’affectivité contenue et tisse la toile des liens plus ou moins visibles entre la narratrice, Frédérique, Micheline, Marion et les autres. Proche de basculer dans l’âge adulte, cette jeunesse recluse qu’on éduque aux bonnes manières bouillonne, palpite, vibre, derrière le calme docile des apparences. Derrière la façade du « sourire maudit » de la conformité, une démence fugace fait même parfois cogner les cœurs fragiles.
Plus on avance dans ce récit – en partie autobiographique –, et plus le charme de son réalisme magnétique opère. Fleur Jaeggy a l’art de suggérer les relations sous tension entre les condisciples d’un monde peut-être verrouillé mais certainement pas hermétique aux effusions complices. Ses « mots sont des grains de sable qui font crisser la machine lisse de l’Institut », commente à raison la postfacière. Ajoutons : des grains de sable pailletés, points lumineux sur la carte du Tendre.

Anthony Dufraisse

Les Années bienheureuses du châtiment, de Fleur Jaeggy
Traduit de l’italien
par Jean-Paul Manganaro, Zoé poche,
122 pages, 9

Théâtre des sentiments Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°271
4,50