Roger Caillois (un normalien, agrégé de grammaire, né à Reims en 1913, qui se lia brièvement avec le mouvement surréaliste, fonda en 1937 le Collège de sociologie avec Georges Bataille et Michel Leiris, vécut en Argentine durant la Seconde Guerre mondiale, créa chez Gallimard la collection « Croix du Sud » consacrée à la littérature sud-américaine, entra à l’Académie française en 1971, et décéda en 1978) s’intéressait à tout : les rêves, la poésie, le jeu, la guerre, le sacré, le fantastique, mais les pierres furent sa véritable passion. Il les collectionnait – il possédait près de 3000 spécimens – et en fit le socle d’une œuvre littéraire importante – Pierres (1966), L’Écriture des pierres (1970), Pierres réfléchies (1975) – titres auxquels il faut aujourd’hui ajouter Pierres anagogiques, un ultime ouvrage reconstitué d’après des notes, des documents et un sommaire retrouvés par François Farges – professeur du Muséum national d’histoire naturelle et grand spécialiste en minéralogie – dans les archives de Caillois conservées à la médiathèque de Vichy. Un livre relié et cartonné qui s’attache à présenter, en vis-à-vis, les photographies des pierres évoquées par Caillois et le texte qu’elles lui ont inspiré.
On y voit donc les pierres qu’il aimait, qui n’étaient pas les plus précieuses, mais des pierres à la façade ingrate, principalement des agates qui, une fois coupées, découpées puis polies, révélaient un intérieur somptueux. « Quelle prodigalité plus déconcertante et mieux cachée ! » Des couleurs, des enrubannements, des formes, des décors, des images, des tableaux offrant à l’imagination un terrain de jeu infini, et qu’il regardait comme des sortes de poèmes. « Dans cette vision un peu hallucinée qui anime l’inerte, il m’a semblé parfois saisir sur le vif des naissances possibles de la poésie. » Car pour Caillois, ce serait amoindrir la poésie que de faire d’elle « uniquement un luxe ou une fantaisie de la seule espèce humaine ». C’est que ces pierres, qui sont du début de la planète, qui sont d’avant l’homme et qui durent, sans le savoir, plus que tout ce qui vit, ces pierres nues où se dissimule et en même temps se livre un mystère « plus lent, plus vaste et plus grave que le destin de notre espèce passagère », elles lui offrent un domaine d’investigation et de vertige propre à combler son goût pour l’indéchiffré. Et ce n’est pas parce qu’elles ne donnent rien à lire qu’elles ne sont pas les archives de l’humanité. « Dans les pierres ouvertes comme des livres, je regarde les images sans légende, comme celles du Mutus liber, dont les vieux alchimistes, fatigués des textes, déchiffraient à la fin les emblèmes sibyllins. »
« la confidence travestie d’une autobiographie indirecte »
La beauté convulsive de ces pierres, leur effervescence figée, il les décrit avec une précision qui approche au plus près la densité du minéral et son « insondable innocence ». Une précision qui peut aller jusqu’à la fureur de...
Arts et lettres Caillois, l’ivre de pierres
Porté par une passion qu’on dirait inscrite dans son nom, Roger Caillois explore la fantasmagorie poétique propre aux « pierres à rêveries ». En des sortes de randonnées littéraires et minérales où la beauté le dispute au fugitif et à l’immortel.

