Elles vivent partout. Sous la glace, dans les déserts, au fond des océans, des lacs et des rivières. Bactéries à pigments, elles peignent le ciel en bleu, les pierres en noir. » L’héroïne des Habitantes s’appelle Emily, mais elle n’est pas seule ; l’accompagnent une chienne, Loyse, un second duo femme-chienne, d’autres êtres encore, grenouille, hirondelle, tanche, moustique ou araignées, parfois imperceptibles, bactéries, cellules, parfois consistants comme un arbre, un étang. Et une maison.
Dans son précédent récit, récompensé par le prix Goncourt du premier roman en 2023, Pauline Peyrade proposait une dérangeante généalogie de la violence, passant par des femmes et des lieux à vider ou aménager. C’était L’Âge de détruire, un récit à la fois fascinant et déceptif, peu aimable, en bordure du conte. Avec Les Habitantes, il est aussi question de transmission féminine et d’habitat, mais l’écrivaine ouvre un chemin plus convaincant, hors du paysage urbain, dans l’entre-deux d’un été campagnard, non vacancier, aux côtés d’une jeune femme dont on ne sait pas grand-chose, sauf qu’elle vit dans la maison de sa grand-mère, un bout de « corps de ferme » – et qu’elle risque d’en être bientôt chassée. On est happés par cet univers guère confortable dont la rivière s’appelle la Sereine, mais où rôde la mort, où gagne la mousse verte, où les coussins sont auréolés de jaune, les chaises tachées de chiures, et d’où émanent aussi bien des « odeurs de fumier et d’alcool de pomme », un paysage haché, divisé entre fermes et résidences secondaires, ceux qui y vivent et ceux qui ne font que passer, voire que posséder.
Les séquences courtes de ce récit lui-même court, les phrases sobres et descriptives, les gestes concrets nous attachent aux figures féminines qui tiennent cet univers, figures pourtant tranchantes, physiquement comme verbalement ; elles ont les « clavicules saillantes » ou le corps « dur comme de l’os », et les phrases abruptes, Emily, Aude la productrice de pommes, Moune dont le souvenir hante les lieux, la silhouette de la vieille Viviane, plus sorcière que fée, Anna une « demi-sœur ». De même que leur cohabitation n’est pas poétique mais très matérielle, rugueuse, la lecture est parfois malaisante. Les blessures, en particulier, prennent des proportions importantes, et nous forcent à regarder : plaie au genou de l’héroïne, maladie à la vulve de Baba, la chienne. C’est que la question du soin et de la défense est cruciale dans Les Habitantes. Elle circule entre les corps humains et animaux, et les lieux, notamment la maison familiale, mise en péril par les lettres envoyées à Emily, mêlées de jargon administratif et de vulgarité nonchalante.
Avec ces femmes « fortes », Pauline Peyrade aurait pu créer une épopée féministe ; elle a inventé un anti-western. D’abord parce qu’Emily refuse l’affrontement. Ensuite parce que l’écriture montre la violence plutôt par la distance que par la proximité : c’est hors champ qu’apparaît la menace d’un homme dont les liens se précisent et se resserrent comme un piège au cours du texte. À l’inverse du thriller de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, également publié chez Minuit (2020), et racontant également la défense d’un territoire, la tension ne vient pas d’un tempo haletant et hypnotique ; elle émane de la confrontation de plusieurs rythmes : la vie quotidienne d’Emily et des autres, la vie lente du paysage, le courrier de plus en plus pressant. Avec quelle arme se défendre ? Faut-il fuir ou bien rester, répliquer sur le terrain juridique ou se battre ? De la violence et de la possibilité de la vengeance, l’écrivaine a aussi fait le cœur de ses sept pièces, toutes publiées aux Solitaires intempestifs, parmi lesquelles Poings (2017) et À la carabine (2020). Ici elle propose encore autre chose, qui ne prend sens qu’à la fin mais se déploie tout au long du roman et dont on peut dire que cela a trait à l’attention à l’existence, par exemple celle du peuplier tremble, solide et fragile dans son nom même : « Ses branches ont été arrachées pour faire des cloisons, son feuillage souple a servi de rideaux aux fenêtres de ramilles. Des pulls ont été pendus à ses moignons blancs, des secrets confiés à son écorce. Des os et des excréments ont nourri ses racines. Des dos nus de filles, perlés de sueur, se sont reposés contre sa peau grise, arpentée de callidies bleues. »
Chloé Brendlé
Les Habitantes, de Pauline Peyrade
Éditions de Minuit, 180 pages, 18 €
Domaine français La vie lente
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Chloé Brendlé
Trois ans après L’Âge de détruire, Pauline Peyrade revient au roman avec un anti-western troublant. Dans une campagne indéterminée, des « habitantes » défendent ce qui peut encore l’être.
Un livre
La vie lente
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Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

