André Dhôtel, le fabuleux
- Présentation Un jour viendra
- Papier critique Le courage et la chance
- Bibliographie Bibliographie sélective
- Autre papier D’ailleurs à nulle part
- Entretien La pudeur et le secret
- Autre papier Dhôtel en Grèce
- Autre papier Cet hiver-là, il m’avait à l’œil
- Autre papier Si Julie et Maxime
- Autre papier Dhôtel, une paix inconcevable
La photographie – un tirage argentique de vingt centimètres par vingt – est saisissante. André Dhôtel s’y tient assis à sa table d’écriture, une cigarette roulée, éteinte entre les lèvres. Les quelques dictionnaires posés au premier plan élèvent un rempart illusoire car l’attention est aussitôt captée par l’étrangeté de ce visage que la pénombre divise de haut en bas, comme adret et ubac. L’arête du nez marquant, si l’on peut dire, une ligne de démarcation entre ombre et lumière. C’est, paradoxalement, dans la lumière qu’apparaît l’œil éteint, plus précisément l’œil qui n’existe plus. À la tombée en âge, André Dhôtel, en effet, avait perdu son œil droit. Il l’avait perdu au sens fort du terme ; le globe oculaire avait disparu. La nature ayant horreur du vide, l’orbite s’était résorbée, comme parfois sur les chênes blessés, les cicatrices des tempêtes et des orages se referment en formant loupes et bourrelets.
Cette photographie, je n’ai jamais su qui en est l’auteur. Aucune signature ne figure au recto, aucune mention au verso – mon éditrice d’alors me l’avait offerte l’année où j’écrivais Chafouine (Buchet Chastel, 2018), roman dans lequel André Dhôtel, devenu à son tour personnage de roman, apparaît en filigrane du début à la fin du livre. Là n’était cependant pas la seule raison de cet envoi. Sachant mon admiration pour l’auteur de Vaux étranges et de Rhétorique fabuleuse, elle voulait également m’adresser, avec délicatesse, un autre message : Dhôtel après avoir perdu son œil n’avait pas renoncé à écrire. De même devais-je, selon elle, continuer à pousser la plume, même si, quelques années plus tôt, j’avais, moi aussi, perdu mon visage, emporté par un cancer rare qui avait fini par dévorer ma mâchoire, ce que j’avais tenté de raconter dans Louvière (Gallimard, 2010), un livre qui, m’avait-elle souvent répété, l’avait profondément marquée.
La photographie d’André Dhôtel, punaisée au-dessus de ma table de travail, m’observant de son œil fantôme, m’est bien vite devenue familière. Elle établit entre lui et moi un compagnonnage d’écriture, une curieuse parenté d’espèces. Ne sommes-nous pas, l’un et l’autre, en nos lointaines provinces, tous deux des « promeneux » à l’affût ? À tel point que l’univers de l’auteur du Village pathétique et de Lumineux rentre chez lui, certains jours, finit par se confondre avec le mien. Ses bêtes, chouettes, renards, chevaux de retour, foulques et sarcelles, ses personnages à peine entrevus à la croisée des chemins, sont les frères des miens. Ses lisières, ses confins et jusqu’à la vieille mélancolie qui souvent l’habite, ressemblent aux miens à s’y méprendre. Dès lors nous continuons de cheminer ensemble, moi le lisant, le relisant sans cesse, lui, toujours, m’observant de son œil embusqué, complice et si étrangement vivant.
Alain Galan
* Dernier livre paru : Battue à l’abîme (Le temps qu’il fait,...

