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Domaine étranger Passé pas si simple

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Thierry Cecille

De l’Ukraine soviétique à l’Allemagne d’aujourd’hui, Sasha Marianna Salzmann accompagne ses héroïnes – mères et filles – dans leurs épreuves.

Marioupol, Donetsk, Donbass – qui, il y a quelques années encore, pouvait se targuer de connaître ces villes et régions, lointaines, peu attrayantes ? Même ceux qui, plus curieux ou aventureux, s’en allaient visiter l’Ukraine, s’en tenaient à sa partie occidentale ou, à la rigueur, poussaient jusqu’à Odessa – ou Czernowitz, en l’honneur de Celan et d’Appelfeld. Qu’y aurait-il eu à voir, là-bas, hormis des paysages post-industriels désolés et des habitants désemparés ? C’est peut-être le principal mérite de ce roman que de parvenir à redonner vie à ce que furent ces lieux au cœur des « terres de sang » qu’a décrites avec force Timothy Snyder et qui sont, aujourd’hui, pour leur malheur, connus de tous.
Sasha Marianna Salzmann (née en 1985 à Volgograd) pratique ce qu’en théorie du récit l’on nomme un début in medias res  : une narratrice – on apprendra bien plus tard qu’elle se prénomme Nina – observe son amie Edi (en fait Edita). « Elle était étendue dans l’herbe, les cheveux entièrement décolorés et sales. Ma mère s’était agenouillée près d’elle, tante Lena leur criait dessus ». Nous ne saurons pas, dans ce chapitre introductif, pour quelle raison Edi a ainsi été passée à tabac… Puis le roman est constitué de deux parties : la première remonte aux années 1970 pour raconter, à partir de son enfance, le parcours de Lena, d’abord dans l’Ukraine encore soviétique puis en Allemagne où elle parvient à émigrer. La seconde, à l’occasion de l’anniversaire de ses 50 ans – la date du 9 octobre 2017 est alors mentionnée – se concentre davantage sur sa fille Edit(ta) et son amie Tatyana, la mère de Nina, qui sera, de nouveau, la narratrice du chapitre final. La seconde partie offre des pages émouvantes – ainsi pour décrire le vieillissement inéluctable des parents mais aussi la tendresse qui persiste – ou cocasses – quand, par exemple, Tatyana raconte qu’elle eut comme client de son éphémère boutique d’alcools venus de l’Ouest un certain acteur du nom de… Zelensky. Mais les émois homosexuels d’Edi et le road movie un peu convenu qui la conduit, en compagnie de Tatyana, de Berlin à Iena où a lieu l’anniversaire peinent à susciter pleinement notre intérêt.
Nous avouerons donc notre préférence pour la première partie qui ne se contente pas de décrire précisément un monde qui n’est plus mais qui, en même temps, offre un portrait à la fois sensible, impressionniste et parfois aussi humoristique, voire ironique, de Lena, pourvue d’une personnalité attachante et admirable. À Gorlovka, donc, non loin de Marioupol, elle vit le quotidien communiste : cérémonies officielles, appartenance aux « pionniers » obligatoire, pots-de-vin et corruption, longues queues pour obtenir certains biens de consommation. Mais il y a aussi l’enchantement des étés chez la grand-mère à Sotchi ou les camps de vacances avec la troublante Alyona. Lena parvient ensuite – non sans quelques magouilles – à faire des études de médecine et devenir dermatologue. Voici Gorbatchev et la perestroïka : dès lors il y a « des perspectives qui désormais s’ouvraient » et le règne du chacun pour soi. « Tout doit être splendide chez les gens » lui déclare le médecin-chef, lui conseillant de faire davantage attention à son apparence, au moment où il lui procure une clientèle privée. C’est donc bien là un roman d’apprentissage, politique, moral – et amoureux. Après une courte idylle avec un Tchétchène entreprenant puis fuyant – qui est en fait le père d’Edi –, Lena se marie avec Daniel, dont l’origine juive leur permettra d’émigrer. Lorsqu’elle se retourne sur son existence, c’est à un constat tchekhovien qu’elle aboutit : « Voilà, c’était tout. C’était le sentiment qui s’était constamment répété ces dernières années, elle le reconnaissait comme un air bien connu ou un ton tranchant, comme si un piège se refermait d’un coup sec, les dents de sa mâchoire en acier sonnant comme pour dire : C’est tout ».

Thierry Cecille

Tout doit être splendide, de Sasha
Marianna Salzmann
Traduit de l’allemand par Jeffrey Trehudic, Christian Bourgois, 442 pages, 24,50

Passé pas si simple Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
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LMDA PDF n°271
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