Baisers du Singe : correspondance Virginia Woolf - Vanessa Bell
Virginia Woolf était une épistolière compulsive. À côté de ses romans, son journal, ses essais, la biographie, le théâtre, la critique, le travail d’éditrice, Virginia Woolf écrivait des lettres. À ses amis du Bloomsbury Group, artistes engagés pour l’art et la liberté des idées, à son amante, Vita Sackwille-West. À sa sœur, la peintre Vanessa Bell. Je me rappelle encore mes émotions, découvrant ces lettres. Emportée par les phrases tendues d’une Virginia Stephen suggérant, au travers d’un écheveau d’associations d’idées et de connivences à demi-mot, sur le ton presque badin de la conversation, la Virginia Woolf en devenir. « Oui, j’étais plutôt déprimée quand tu m’as vue – Voilà ce qu’il en est : tu dis “Je trouve que tu mènes une morne vie absurde et respectable – beaucoup d’argent, pas d’enfant, parfaitement réglée : et conventionnelle. Regarde-moi maintenant : à peine trois sous par an – des amants – Paris – la vie – l’amour – l’art – l’exaltation – Mon Dieu ! Il faut que je file. ” Tu me laisses en larmes. » Touchée par ce que j’entrevoyais déjà de sa relation avec sa sœur, ce mélange d’admiration : « Par mon geste d’écriture, je veux reproduire ton geste de peintre et de rivalité : je n’ai pas cessé de répéter combien ton génie, certes plus grand que je ne le voudrais, jaillissait sur le mien ; d’humour : On dira elles avaient du talent mais c’est Virginia qui était le génie et d’amour : Ah ! Il ne fait aucun doute que je t’aime plus que quiconque au monde ! » Et curieuse aussi de découvrir Vanessa, artiste elle aussi mais éclipsée par la notoriété de sa cadette, et de savoir ce qu’elle lui répondait quand celle-ci la taquinait, la malmenait, la jalousait ou, au contraire, la noyait sous ses mots d’amour et son impatience, son besoin vital de l’avoir, elle, à ses côtés.
Avec les éditions de La Table ronde, nous avons sorti de la Berg Collection, parmi près de 3000 lettres manuscrites pour la plupart inédites, 375 lettres à Virginia. Nous les avons photographiées, déchiffrées, retranscrites puis croisées afin de reconstituer la correspondance qui lie les deux sœurs pendant près de quarante ans, de 1904 à 1941. Écartées, les lettres peu compréhensibles ou trop anecdotiques ; privilégiées, les lettres qui se répondent et qui font avancer le récit. Traduites, enfin, pour embarquer le public francophone d’aujourd’hui dans le quotidien des sœurs et remonter avec elles le fil d’une histoire enracinée dans l’enfance, faite de souvenirs heureux et de deuils partagés, d’aspirations artistiques, très tôt déjà, la peinture pour l’une, l’écriture pour l’autre, de vie de couple et de domesticité, de politique et d’engagements, de paysages et de voyages. Avec Anne-Marie Di Biasio, nous nous sommes partagé les voix, elle prenant celle de Vanessa, moi, celle de Virginia. La tâche la plus difficile pour la lectrice devenue traductrice fut, me concernant, de résister à ne pas sur-interpréter l’écrivaine lorsque, près d’un siècle plus tard, ses mots faisaient resurgir en moi le souvenir d’une sensation, une émotion enfouie dans la mémoire. L’esprit n’était pas tout, il me fallait restituer la lettre : trouver des reformulations qui soient les plus proches de l’actualité d’une pensée sans perdre les spécificités d’une écriture ancrée dans son époque ; préserver la ponctuation d’origine, aussi peu usuelle soit-elle en français, pour restituer non seulement un rythme mais surtout une tonalité affective bien au-delà d’un contenu à communiquer : « Le sujet de la copulation l’intrigue, ce qui nous a amenées à évoquer tous les méfaits de George. À mon grand étonnement, il l’a toujours profondément dégoûtée ; elle se disait : “Pouah, abjecte créature !” lorsqu’il venait me tripoter pendant mes leçons de grec. Quand j’en suis venue aux scènes dans ma chambre, elle a laissé tomber sa dentelle et est restée bouche bée comme un goujon bienveillant (…). Ton B. » Pour évoquer cette mémoire parallèle du corps et de l’esprit que l’écoute sororale ouvre et protège parce qu’elle ne juge pas, c’est bien par un B., une signature au masculin, ton B, pour Billy ou pour Billygoat, le bouc, ou aussi par des baisers du singe ou du wombat, que Virginia signe ses lettres. Cette Virginia qui n’insiste pas sur sa féminité, retourne les lois du genre, lutte contre les stéréotypes.
Traduire cette correspondance (187 lettres sont inédites en français) qui n’avait a priori – quoique ! – pas vocation à entrer dans le domaine public, c’était l’occasion de faire entendre, pour la première fois, la voix de Vanessa cherchant à faire rempart à la souffrance psychique de sa petite sœur et, dans le même temps, dévoiler le besoin éperdu et le désir profond de Virginia de dire et de décrire l’intensité de vivre. « J’ai relu tes lettres et Clive et moi sommes convaincus que lorsqu’elles seront publiées sans leurs réponses les gens penseront certainement que nous avons eu des rapports très amoureux », lui écrit Vanessa, convaincue que seules les lettres de VW seraient dignes d’intérêt. Traduire, comme une façon de se joindre à leur rire émancipateur et contestataire pour fustiger ce qui est factice et artificiel dans la société et les arts ? Partager des éclats de vie, ici un souvenir, là une émotion, un geste, la dilution de l’instant qui fait toute la modernité de cette correspondance. Faire écho à ces sommets de la pensée humaine que sont les romans de VW. Tout cela c’était retrouver l’Histoire dont nous sommes les héritiers et les héritières, en nous attachant à deux femmes sensibles et engagées, fragiles et avant-gardistes, actives et gaies, combatives et enfantines, à travers leur expérience de deux guerres mondiales aussi. Et de nous demander ce que l’autrice des Trois guinées, brûlot d’une actualité brûlante, aurait pensé – think we must – de notre monde en feu.
Carine Bratzlavsky
* Après des études de traduction en langues germaniques, Carine Bratzlavsky a mené de front une carrière au sein des médias (Arte et RTBF) et une formation en traduction littéraire. Elle signe ici sa première traduction.
Anne-Marie Di Biasio est professeur de littérature moderniste et de traduction littéraire à l’Institut catholique de Paris. Dernier livre paru : Le Palimpseste mémoriel (Sorbonne Université Presses, 2024).
Baisers du Singe (600 pages, 34 €), préfacé par Cécile Wajsbrot, paraît le 16 avril à La Table ronde.

