Remarqué en 2024 pour Le Cours de l’eau (Lmda N° 253), livre curieux entre pamphlet et poème, Grégoire Sourice signe son premier roman avec SecondeMain, du nom de ce qui pourrait bien être son personnage principal : un site de petites annonces qui nous rappellera celui, au « coin » du réel et du virtuel, que tout un chacun connaît pour l’avoir fréquenté, ou au moins de nom. « (…) les choses les plus vastes – des immeubles, des hectares de terrains – y côtoient des objets infiniment plus petits – des graines ou des vis. » La caverne d’Ali Baba (ou celle des ombres chez Platon ?) à portée de clic : « (…) une pelle, une tondeuse, un stère de bois, une remorque, une clepsydre de collection, une poussette », et tout ce qui se vend ou s’achète, et parfois même se donne à qui viendra le récupérer. Un bric-à-brac infini. Dans le premier chapitre, HB dont le point de vue domine la narration, sort de l’hôpital où il a été opéré des ligaments croisés. Il retourne sans enthousiasme chez ses parents – un morne lotissement dans un bled – le temps de sa convalescence. Il y retrouve sa sœur, Coline, qui vient d’apprendre qu’elle a un cancer, et un ami d’enfance, Jeremy Loy, lequel passe beaucoup de temps sur SecondeMain sous le pseudo ou l’avatar de « PeroPerez13 » ou « PP13 », son jeu étant de proposer à la vente des biens qui ne lui appartiennent pas.
Ces premières pages, l’idée loufoque de Jeremy Loy de mettre à la vente sur le site l’étang du village, pourraient donner le sentiment d’un roman farcesque, qui va gentiment moquer notre fièvre consommatrice et notre manie accumulatrice. Mais ce serait le sous-estimer : d’une part, le cancer de Coline prendra progressivement sa place, et la narration, qui oscille entre le point de vue de HB et les messages qu’il reçoit de sa sœur malade, installera une atmosphère sensiblement plus grave, et émouvante dans le contraste violent entre les impressions de la jeune femme et la rationalité toute médicale de la mise en place de sa chimio. D’autre part, la futilité apparente de la consommation sur SecondeMain va révéler, de façon plus troublante, Internet comme la doublure invasive de notre quotidien. La mince frontière entre le site marchand et les réseaux, celle entre les simples pseudos et les inquiétants fantômes que sont les avatars, celle encore entre le réel de tous les jours et la « réalité augmentée » des jeux vidéo, se fissurera peu à peu, laissant voir… quoi ? On ne sait pas trop (« la matrice d’Internet » ?), mais Sourice n’a pas son pareil pour nous dépeindre au pinceau fin l’univers hyperconnecté, prenant voire aliénant, qui de près ou de loin est devenu celui de chacune et chacun d’entre nous. James Graham Ballard, mentionné en passant, n’est pas loin.
L’intrigue, tissée de plusieurs fils – la relation ambiguë entre HB et son ami d’enfance, celle entre lui et sa sœur, l’évolution de la maladie de Coline, le rôle que joue l’avatar PP13, etc. – est complexe. Sourice ne cède jamais à la facilité de nous perdre dans son riche univers virtuel au détriment d’une réalité terre-à-terre, riche en sensations et émotions, qui s’exprime et tient bon dans les rappels constants que leur corps adresse aux personnages : le genou de HB, le cancer de Coline, l’accident qui survient soudain entre une automobile et un cheval lors d’un vide-grenier de village qui réfute brutalement les interactions à distance sur SecondeMain, donnent au roman toute sa chair. Paradoxalement, les nombreux rêves que fait HB y contribuent aussi, Sourice y montrant son talent, quel que soit leur contenu, pour les rendre très convaincants dans ce grain, au sens photographique, qu’au réveil nous reconnaissons toujours dans le rêve.
La scène du vide-grenier marque un point de bascule avec l’apparition d’une femme, mexicaine, rescapée d’un cancer, qui écrit et dont le dernier chapitre cite huit poèmes. À leur lecture, à l’ambiance de ce roman et au topos de la relation frère-sœur, on ne peut manquer de songer à Roberto Bolaño que Sourice a dû beaucoup lire, et bien digérer. La fin décevra peut-être un peu par son côté Deus ex machina. Mais pour un coup d’essai, ce premier roman est un coup de maître.
Jérôme Delclos
SecondeMain, de Grégoire Sourice
Corti, 160 pages, 19 €
Domaine français Vds avatar, BE, peu servi
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Jérôme Delclos
Hyperconnecté, le premier roman de Grégoire Sourice, qui nous inquiète et nous émeut, révèle un auteur à suivre.
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Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

