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Domaine français Branle-bas de la langue

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Jérôme Delclos

Enfin disponible, l’inédit culte de Pierre Guyotat défie sa propre lisibilité. Musique, pure célébration du rythme.

Histoires de Samora Mâchel

Depuis les années 1980, un livre est légendaire de ne pouvoir être lu : son auteur en parle dans d’autres livres et dans des entretiens, on l’espère, mais il se fait attendre et désirer. L’auteur dit en avoir accouché en neuf mois en 1979-1980, dans une sorte de fièvre où il a failli y laisser sa peau. Mais il le réécrit, le laisse, le reprend, recommence, la chose forme des strates comme la ville de Troie exhumée par Schliemann. En 1987, la revue Cargo en publie un morceau, en 2000 Le Cahier du refuge dévoile deux pages du manuscrit – chiures de mouches illisibles. En 2020 l’auteur meurt, le livre brille par son absence. C’est, d’abord ainsi nommé par lui, le « Samora Machel » ou « Histoire de Samora Machel » de Pierre Guyotat, son personnage ou « figure » empruntant le nom du révolutionnaire devenu en 1975 le premier président de la république populaire du Mozambique, qui mourra dans un attentat commis par le régime d’apartheid d’Afrique du Sud en 1986.
Il aura fallu cinq années à Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan et Briec Philippon pour tirer d’un fatras de papiers l’inédit publié sous le titre Histoires de Samora Mâchel, avec le circonflexe pour distinguer le personnage du Samora Machel historique (aucun rapport entre les deux, Guyotat simplement disait aimer le nom), et le pluriel à « Histoires », parce que ce sont, dixit les éditeurs, des « histoires au pluriel ».
Autant avertir : qui ne supporte de Guyotat que son autobiographie, Formation (2007) et Arrière-fond (2010) dont la langue est on ne peut plus classique, passera son chemin. À qui déjà tombait des mains Éden, Éden, Éden (1970), pourtant savamment ponctué et dans les mots de tous les jours (l’ouverture, superbe : « Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveau-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes (…) », etc.), sera au moins perdu. Et même pour qui a lu Prostitution et les trois volumes de Joyeux animaux de la misère, le Samora Mâchel restera une rude épreuve de « lecture » ; si les guillemets s’imposent, c’est que s’agissant de ce livre impossible comme on le dirait d’un enfant insupportable, son écriture « en langues » défie voire détruit le pacte de lisibilité. Sans ponctuation sauf le point d’exclamation, nous égarant dans ses dialogues où il est malaisé de savoir qui parle, inventant son sabir, Histoires de Samora Mâchel nous jette du début à la fin, or le livre est épais, dans l’inconfort de devoir le traduire pour y avancer. C’est d’emblée une voix, chant ou profération : « o mâm’ son homm’ qu’djà qu’pal’ ses liass’ sur natt’ a mâm’ soir Algier o Ouahran, tot’ empossiarée d’pist’ clandestann’ travars bled sans un Blanc ō d’jà qu’son noveau mâtr’ ac ses gard’ du corps s’rafrâchiss’t d’oranginas o d’thé roj’ en bazar-bevett’-arrêt cars (…) »… Et ça continue, la coupe est infaisable. On est à Alger au bordel, avec le « putain » Samora Mâchel et le sous-maître Fanget, qui vont beaucoup parler, et il y aura aussi Zouheir, Saadia, Julot, Raafat, Dany, Nejib, bien d’autres encore et le chœur de « l’agglût », masse prostitutionnelle indistincte, troupeau esclave qui de temps en temps la ramène, se mêle, alors qu’on ne lui a rien demandé. Encore l’incipit est-il avec un petit effort compréhensible. Que vienne l’arabe dialectal ou le kabyle et ce sera plus coton. Ainsi Fanget à Nejib : « billah… mouhâl mous te bâl !… qoul elhaqq ! ».
Assez vite, à défaut de tout comprendre on se laisse porter par un texte de gueuloir ou à slamer. On rit, s’émeut, s’indigne au théâtre des passions, à la fois pantomime des gueux et procession des mystères. Saadia : « iemchi, balek. vlan qu’ j’ ratorn’ mon escalop’ à ta salop’ faç’ verolée d’croïll’ à flics ! ». À condition qu’il ait un peu l’oreille musicale, le lectorat-modèle, pas bégueule pour deux ronds et qui aime Catulle, Rabelais, Beckett, ne boude pas son plaisir. Souvent c’est bien sale, profus en matières corporelles, Guyotat se relisant disait en être surpris, en avoir un peu honte. Puis il hausse les épaules : « On sait maintenant qu’il n’y a rien à faire, que je suis un maboul, etc. » (Vivre, 1984). Sans concurrence sauf Artaud.

Jérôme Delclos

Histoires de Samora Mâchel, de Pierre Guyotat
Gallimard, 706 pages, 28

Branle-bas de la langue Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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