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Domaine étranger Sciascia mène l’enquête

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Albain Le Garroy

Avec La Disparition de Majorana, l’écrivain sicilien livre, en fin limier, une réflexion sur la science et la morale.

La Disparition de Majorana

1938 : le jeune génie de la physique, Ettore Majorana, disparaît à Palerme. Faute de cadavre, la police fasciste conclut à un suicide. 1975 : Leonardo Sciascia revient sur l’affaire Majorana. L’enquête officielle ne le convainc pas et il va s’improviser inspecteur. Sa théorie ? Le physicien ne s’est pas suicidé mais a organisé sa disparition.
La Disparition de Majorana, aujourd’hui réédité (Les Lettres nouvelles/Maurice Nadeau, 1977 ; Allia, 2012), est donc le compte rendu de cette enquête. Ni vraiment un roman policier au sens classique du terme, ni vraiment un essai, le livre est un hybride mêlant les deux. L’auteur sicilien (1921-1989) nous fait entrer dans le milieu de la physique de l’époque. Nous y croisons entre autres Marconi et Heisenberg, l’un des fondateurs de la mécanique quantique. En arrière-fond, Sciascia brosse le portrait d’une société fasciste. Et comme horizon, la bombe nucléaire et la course entre les États-Unis et l’axe italien-allemand pour sa conception.
C’est d’ailleurs la clé de la disparition de Majorana. Le physicien devine avant tout le monde le drame que ses nouvelles découvertes vont provoquer. Pour éviter cela, il préfère disparaître. Évidemment, cela ne suffira pas mais il n’aura pas participé à la catastrophe. Du moins, c’est l’idée de Sciascia. Ce dernier nous fournit des extraits de rapports de police et de correspondances afin d’étayer son raisonnement. Et il faut avouer que nous y croyons. Ou en tout cas, nous trouvons cela vraisemblable.
1975 : Pier Paolo Pasolini meurt, assassiné sur une plage d’Ostie. Sur son cadavre, l’on retrouve le livre La Disparition de Majorana. Pourquoi ? Est-ce parce que le livre est bien écrit ? Sûrement. Est-ce parce qu’il voulait lire l’un des livres de son ami récemment publiés ? Probablement. Mais cela ne nous suffit pas.
Nous aussi, menons l’enquête. Tout commence lorsque Sciascia écrit « La science, comme la poésie, se trouve, on le sait, à un pas de la folie : et le jeune professeur avait franchi ce pas, en se jetant dans la mer, ou dans le Vésuve, ou en choisissant un autre genre de mort plus sophistiqué ». Ça, c’est le point de vue de la police, voire de la société. Pasolini lit ce passage. Il n’est pas scientifique, il est poète. Il s’identifie à Majorana. Il sait que la société et la bureaucratie transforment les êtres humains en statistiques en figeant leurs identités, d’autant plus que c’est souvent répété dans le livre. Un mort, c’est un objet, il peut être rangé dans un fichier, un homme qui disparaît, c’est un homme qui s’échappe, c’est un homme libre. La police a tout intérêt à faire passer Majorana pour un homme mort. Si elle avoue la disparition, elle avoue son inefficacité, son impuissance à contrôler ceux qu’elle considère comme fous, les scientifiques et les poètes. Comme Sciascia le sous-entend à plus d’une reprise, le fascisme préfère les morts aux absents. Même s’il sait que le physicien est peut-être vivant, le pouvoir doit mentir pour se maintenir.
En disparaissant, Majorana affirme sa liberté et reste humain. C’est pour cela que Pasolini, l’homme libre luttant contre ce qu’il qualifiait de néofascisme, lisait ce livre avant sa mort. C’est pour cela qu’il s’y est reconnu.
Vous croyez en cette théorie ? Est-elle vraie ? Est-ce bien important ? Elle est vraisemblable, comme celle de Sciascia qui, en écrivant son enquête, libère son protagoniste. Alors qu’importe si nous lisons, à la fin du livre, un article d’un physicien ayant connu Majorana qui traite Sciascia de menteur ? Celui-ci a fait ce qu’il avait à faire, tout comme le scientifique, en disparaissant, aurait fait ce qu’il aurait eu à faire.

Albain le Garroy

La Disparition de Majorana,
de Leonardo Sciascia
Traduit de l’italien par Mario Fusco, Allia, 112 pages, 9,50

Sciascia mène l’enquête Par Albain Le Garroy
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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