Le vêtement est un marqueur social. Une fois le truisme énoncé, comment se construire avec ces accessoires indispensables à la vie en société ? Cyrille Martinez explore cette question de philosophie du quotidien dans ce roman enlevé, pétillant d’humour et subtilement référentiel. Le narrateur, bibliothécaire nonchalant, s’interroge depuis son poste d’observation, lui qui est perclus de doutes sur son apparence : « Je n’ai jamais su dire si c’est moi qui portais cette chemise ou si c’est elle qui me portait ». Une rencontre avec des membres de la tribu des « mods » qui suivent des préceptes vestimentaires très établis, lui donne matière à réflexion. Contestataires, les mods bousculent les codes et s’inspirent de George Brummel, dandy avant l’heure, arbitre des élégances dans l’Angleterre du XIXe siècle. Le jeune héros en tire une leçon : il en faut peu pour bousculer l’ordre bourgeois. Une parka démilitarisée US M51, des cheveux courts, et voici le catalogueur méconnaissable. Ce pas de côté le propulse dans une autre catégorie sociale. Cyrille Martinez évolue en maître dans ce maelstrom d’introjections et de projections où la question du regard de soi sur soi, et des autres sur soi, est centrale : « Mes amis ne me reconnaissaient plus. Ce n’est pas que je ne ressemblais à rien, c’est que je ne ressemblais plus à moi ». L’écrivain aborde par la bande la distinction qui sépare le déguisement du style. Poussé à son extrême, le style peut aussi se définir par sa sobriété, comme ce professeur de fac qui atteint « une sorte de degré zéro de la mode, les vêtements de l’esprit, une neutralité radicale qui abolit le corps ».
Portraitiste espiègle, Cyrille Martinez construit une galerie impressionnante de personnages typés, ciblés en quelques phrases ciselées : un tailleur génial, un passionné des chaussettes, un collectionneur compulsif et un vendeur qui l’est tout autant. Et si la pureté du style n’avait pour but ultime que la fin des troubles de l’âme : « J’irai sur mon temps libre, vêtu de l’Habit de poète, vide de moi-même enfin ».
Franck Mannoni
Verticales, 163 pages, 19,50 €
Domaine français Comment habiller un garçon de Cyrille Martinez
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Franck Mannoni
Un livre
Comment habiller un garçon de Cyrille Martinez
Par
Franck Mannoni
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.

