Les livres de Suzanne Doppelt s’élaborent tous, depuis vingt ans, à partir d’entrecroisements de matériaux, souvent extraits de divers médiums, traités de peintures, peintures elles-mêmes (Rien à cette magie et la fragilité d’une bulle vue chez Chardin, Un beau masque prend l’air écrivait-désécrivait 17 tableaux), films, comme dans Meta donna (2020) les danses de la tarentelle siciliennes en formaient l’arrière-plan.
Dans cet étrange Flip box qui paraît, hybride du flip book, la boîte constituée mêle toutes les images et sources en les cachant, enfouissant, secrètement, leurs trajectoires. Flip box rappelle brièvement quelques-unes d’entre elles : il y est question de faire opérer une magie miraculeuse à travers trois mémoires. À partir de la remémoration d’un plateau de danse – celui de la pièce hypnotique et mathématique de Lucinda Child (Dance, 1979) qu’accompagnaient organiquement la musique de Philip Glass et la scénographie du peintre Sol LeWitt –, de celle du récit de Wilhem Jensen Gradiva, fantaisie pompéienne (1903), dont Freud analysera l’étrangeté des rêves, et de l’antique camera obscura, appareil permettant d’obtenir la projection de la lumière sur une surface plane. Du bas-relief dit Gradiva (bas-relief grec du IVe siècle av. J.-C, en latin « femme qui marche ») au récit que Jensen en fait, la camera obscura vient contenir les mouvements, les faisant passer de l’espace tridimensionnel aux deux dimensions d’un écran devenu ici celui de la page du livre, dont le battement de ses images mentales enfouies.
Ces 96 pages, dont certaines, en italique, apparaissent comme des balises descriptives de modèles (le trou d’une boîte, le plan d’une scène, une sarabande, un mur vu par le cinéaste Antonioni, « déjetés doubles et déversés des tendus pliés » de la danse, « sortilège géométrique », « œil de bœuf », etc.), se succèdent, créant un véritable vertige d’images.
Plis et coupes, collages, chutes, constituent donc les opérations de connexion de la flip box. Lesquelles sont étalonnées en une suite onirique de fils croisés, de toiles arachnéennes. Si « le sujet m’est venu à l’esprit en regardant un mur » (à l’égal du cinéaste cité), les réponses qui suivront œuvreront à ne jamais le(s) dire, sinon en une diffraction de plans de coupe, de biseaux descendants ou ascendants d’une cosa mentale : « c’est la chambre des mirages, il y fait bon y être avec tout son matériel servant à recomposer, au premier étage aveugle on dort en apesanteur, on entend assourdi ce que dit la matière ». Des passages, comme à travers une multitude de portes, s’ouvrent sur des espaces hybrides, dans lesquels on ne sait plus qui de la Gradiva, qui des mouvements dansés, qui rêve ou réfléchit à voix haute, quelles issues s’y pensent ? D’une page où « d’un sol débarrassé et travaillé, ils viennent de derrière le rideau du fond des champs où alors ils sont tombés de la lune dans un bain chimique » nous passons à une autre, où le pli qui se fait y est soudain le tremplin d’un saut dans un temps inactuel, figé mais vivant, énigmatique par sa survivance. Relance de Pompéi, ici, fantasmatique : « Un rouge qu’aucun pinceau de l’antiquité n’avait étalé sur le sol pour dallage la cendre et les fleurs en nappes et un pied qui les touche de la pointe des orteils un angle (…) une anomalie ne laissant aucune trace mais une image de pierre ».
Chaînage de phrases aux « transports quasi imperturbables », à l’« intensité sans affectation » par quoi des « miniatures spectrales » reviennent s’imprimer sur la paroi crânienne. Vraie chambre noire.
Emmanuel Laugier
Flip box, de Suzanne Doppelt
P.O.L, non paginé, 18 €
Poésie Chambre des mirages
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Emmanuel Laugier
Suzanne Doppelt poursuit son travail de Pénélope, retissant en des fables désaccordées des bouts d’images pour en faire des patchworks ou des machines optiques inédites.
Un livre
Chambre des mirages
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.
