Alors que l’Iran est sous l’œil de toutes les caméras et de tous les drones, la double publication des Œuvres complètes en prose et d’une nouvelle édition de ses œuvres poétiques complètes mettent sous les projecteurs une figure essentielle de la littérature féminine du siècle dernier, Forough Farrokhzâd (1935-1967), incarnation de la modernité au cœur d’une société corsetée, celle que dirigeait le Shah avec une poigne de fer dans un gant de velours. Entendons-nous : avant le régime islamiste répressif que le monde entier espère voir tomber régnait en Iran, et en particulier à Téhéran, un régime apparemment plus moderne mais résolument répressif avec ses opposants. Jupes courtes et cheveux longs, l’Iran s’ouvrait dans les années 1960 à un mode de vie occidental dont les femmes entendaient bien profiter néanmoins. La chute du Shah, surnommé « la lumière des aryens », Mohammad Reza Pahlavi, « roi des rois » depuis trente ans ferma la parenthèse « libérale » dont la poétesse fut peut-être, avec les cinéastes, l’expression la plus aboutie. Et pourtant, son aspiration à la liberté ne lui laissait pas imaginer que la société iranienne était assez libre. Elle avait placé la barre plus haut : « Quels sont mes défauts ? hormis ma modestie et l’impuissance de mes qualités expressives, hormis mes gémissements de captivité dans ce monde où il n’y a que des murs, des murs, des murs et encore des murs, rationnement de lumière du jour, disette de loisirs, peur, indigence et asphyxie. » (Lettre à Golestan, janvier 1968).
Née dans une famille de militaires, elle avait choisi contre toute convenance le divorce d’un époux qu’elle n’avait pas choisi. Elle suscita la controverse en optant pour une vie de femme libre et créative, et sa poésie qui abordait frontalement les thèmes de l’amour, du désir et de l’érotisme n’améliorèrent l’opinion des bigots de toute espèce. Dans Une autre naissance, son ultime et prémonitoire recueil amoureux, le plus célèbre également, elle disait dans une adresse à qui voulait l’entendre : « Ecoute/ ma voix lointaine/ Dans la brume chargée des sortilèges de l’aube/ Regarde-moi dans le silence des miroirs/ Comme je touche encore avec les restes de mes mains/ le fond noir des rêves/ et je tatoue mon œuvre comme une tache de sang/ sur les joies simples de l’existence. »
Une existence qu’elle goûtait variée, riche d’expériences multiples et d’une expression libre qui fit d’elle une poétesse majeure de la poésie iranienne, une comédienne pour Pirandello, une réalisatrice de cinéma – La Maison est noire, son film de 1962 (tourné dans une léproserie) est considéré comme un chef-d’œuvre du cinéma mondial –, et une prosatrice que l’on découvre plus largement désormais grâce au travail de Sébastien Jallaud, qui a traduit et annoté cette œuvre composée de scénarios, de lettres ou de nouvelles dont il restait à faire la connaissance. Partout, revendication des droits de la femme, sensualité amoureuse, c’est la libération de la femme,...
Poésie « Des murs, des murs et encore des murs »
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Éric Dussert
Un an avant le soixantième anniversaire de la mort de la poétesse iranienne Forough Farrokhzâd, ses œuvres complètes en prose paraissent en même temps qu’une nouvelle édition de sa poésie intégrale.
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