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Intemporels Crimes bien organisés

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Didier Garcia

Avec À chacun son dû, l’écrivain italien Leonardo Sciascia (1921-1989) ouvre une fenêtre sur la société sicilienne des années 1960.

Comme le dit le facteur en remettant la sienne à Manno, le pharmacien d’une petite ville de Sicile : « Chez nous le vice des lettres anonymes à la vie dure. » Composée de mots découpés dans un journal, elle est sa condamnation à mort : « pour ce que tu as fait tu mourras ». Ne se connaissant pas d’ennemi, il conclut rapidement à la plaisanterie de mauvais goût. Et autour de lui, les avis sont unanimes : il ne peut s’agir que d’une farce.
Toujours est-il que quelques jours plus tard le pharmacien et son ami le médecin sont retrouvés morts ; ils ont été abattus alors qu’ils faisaient ensemble l’ouverture de la chasse. Avec les spéculations sur le mobile du crime, les langues se délient et les commérages vont bon train : sur la seule foi d’une rumeur, on invoque rapidement un péché de la chair qui éclabousse au passage la veuve du pharmacien et une femme du village. D’aucuns plaignent le médecin d’avoir commis la maladresse d’accompagner un homme qui avait reçu une telle menace.
Présent dans l’officine le jour où le brigadier enregistrait la plainte déposée par le pharmacien, Laurana, professeur de lycée et critique littéraire occasionnel, a constaté que la lettre anonyme avait été réalisée à partir de coupures de journaux et qu’au dos de la lettre figurait la formule latine « Unicuique Suum », soit « À chacun son dû », un fragment du sous-titre de L’Osservatore romano, le journal du Vatican. Avec cette découverte, Laurana se lance presque malgré lui dans une enquête que le lecteur va suivre sans jamais en savoir plus que le professeur, lui-même étant guidé par sa seule curiosité, mais alors « une curiosité humaine, intellectuelle, qui ne pouvait ni ne devait se confondre avec celle des hommes que la société, l’État, rétribuaient pour retrouver et remettre à la justice des personnes qui transgressent ou violent les lois ». On va d’abord le voir interroger discrètement les deux seuls habitants de la ville à recevoir L’Osservatore (l’archiprêtre et un curé), une investigation qui ne va rien donner du tout, cependant qu’une conviction grandit en lui : si le pharmacien a pris cette menace si peu au sérieux, cela signifie sans doute qu’il n’avait aucune faute grave à se reprocher. Grâce à l’intervention répétée du hasard (c’est toujours au moment où il est sur le point de « presque oublier l’affaire » qu’un nouvel élément le relance), il découvre derrière le double assassinat une affaire de corruption et l’existence de documents compromettants que le docteur menaçait de rendre publics par l’intermédiaire d’un député italien auquel il a rendu visite à Rome quelques semaines avant sa mort accidentelle. Une autre vérité commence à se faire jour en lui : il pressent que le pharmacien n’est guère qu’un paravent, une « fausse cible », et qu’il a été menacé pour que l’attention de la société villageoise ne se focalise pas sur le docteur Roscio (on n’ira pas au-delà de ces révélations pour ne pas priver le lecteur du plaisir de découvrir une fin pour le moins inattendue).
Publié en 1966 et adapté au cinéma par Elio Petri sous le même titre (récompensé par le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes en 1967), ce court roman de dix-huit petits chapitres présente toutes les caractéristiques d’un roman policier sans en être vraiment un, puisque la recherche du coupable ne compte pour rien par rapport à la dénonciation implicite (car jamais nommée) de la mafia sicilienne – un sujet que Sciascia avait déjà exploré dans Le Jour de la chouette (publié en 1961), dans lequel il évoquait les rouages du crime organisé en Sicile en plaçant au cœur de son roman un assassinat perpétré par Cosa Nostra. À chacun son dû progresse donc au gré des indices recueillis, lesquels ici se révèlent presque d’eux-mêmes, des supputations du professeur et de ses rencontres, tout en ménageant quelques pauses destinées à la fois à ralentir l’enquête et à préserver un certain suspense.
Ce qui surprend le plus dans ces pages, c’est que la mafia puisse être une puissante menace tout en étant parfaitement invisible. Dans ce village, il existe même une expression, que le lecteur découvrira vers la fin, « pour illustrer les disparitions mystérieuses de personnes ou d’objets ». Ici, la société qui a peur s’empresse de protéger l’assassin, quitte pour ce faire à escamoter la vérité. Ce qui fait dire à un personnage : « la réalité est toujours plus riche et plus imprévisible que nos déductions. » Une manière comme une autre d’affirmer qu’avec la mafia la réalité dépasse toujours la fiction et que la curiosité reste un vilain défaut.

Didier Garcia

À chacun son dû, de Leonardo Sciascia
Traduit de l’italien par Jacques de Pressac, revu et corrigé par Mario Fusco, Folio,
192 pages, 7,60

Crimes bien organisés Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
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