Natalia Ginzburg, vivre leurs vies
Turin, années 1920. « Enfant, j’hébergeais en imagination des populations entières, qui grouillaient comme une armée de fourmis dans mes heures de solitude. C’étaient un peu mes sujets, un peu les complices de mes conjurations politiques, un peu mes persécuteurs taquins et sournois. »
Abruzzes, 1941. « Pizzoli était un lieu d’assignation à résidence et j’y arrivai lorsque l’Italie entra en guerre. (…) Le cri aigu qui incitait les ânes retentissait sans cesse sur ces sentiers caillouteux ; c’était un cri guttural et rauque, et je me demandais comment j’avais fait pour vivre tant d’années sans savoir que ce cri existait. »
Rome, 1963, remise du prix Strega. La romancière Oriana Fallaci observe et décrit : « Gauchement, humblement, elle posa pour les photographes, le chèque tendu entre ses mains. Et elle avait vraiment l’air de ma tante le jour où elle gagna à la fête foraine un service de plats et de verres et qu’elle avait tellement honte à cause de tous ces gens qui la regardaient tandis que le bonimenteur s’écriait : misez, regardez le beau service de plats et de verres qu’a gagné la dame ! »
Comment l’enfant solitaire et discrète, souvent morose, jalouse de camarades plus brillantes, décide-t-elle, à l’adolescence, d’écrire et d’emprunter, dans ses premières nouvelles, la voix d’un narrateur masculin ? Comment l’épouse et mère, exilée au sud de son pays par le régime fasciste, peut-elle se lancer, en même temps, dans la traduction de Du côté de chez Swann et l’écriture de son premier roman ? Comment, après la mort, sous les coups des nazis, de son mari Leone Ginzburg, peut-elle échapper au désespoir et obéir de nouveau aux rudes exigences de la création ? Comment, en rivalité avec d’autres écrivains reconnus, parvient-elle à obtenir le prix Strega, transformant Les Mots de la tribu en un best-seller inattendu ? La réponse serait peut-être dans ces confidences à propos de ce qu’elle nomme, modestement, son « métier » : « Ce métier est un maître, un maître capable de nous fustiger au sang, un maître qui crie et qui condamne. Il nous oblige à ravaler notre salive et nos larmes, à serrer les dents et essuyer le sang de nos blessures, et à le servir. Le servir lorsqu’il le demande. Alors il nous aide même à rester debout, à garder les pieds solides sur terre, il nous aide à vaincre la folie et le délire, le désespoir et la fièvre (…). C’est un métier qui se nourrit même des choses horribles, il dévore le meilleur et le pire de notre vie, nos mauvais sentiments comme nos bons sentiments s’écoulent dans son sang. Il se nourrit et croît en nous ».
Dès sa naissance, le 14 juillet 1916, à Palerme, Natalia Levi trouve, autour d’elle, ce qui sera au cœur de son œuvre, comme si des fées bienveillantes l’avaient ainsi prédestinée. La famille : aux côtés de ses parents, trois frères et une sœur l’ont précédée, elle est la cadette et il lui faudra donc trouver sa place dans cette « tribu » mouvementée. La bourgeoisie : son père est...

