Prosateur au ton inimitable, poète marginal et sans le sou aimant s’habiller de jaune « les jours où il y a de l’air et du vent, car le jaune va avec le vent et la danse », Robert Walser (1878-1956), écrivain suisse d’expression allemande, continue, soixante-dix ans après sa mort, d’intriguer et de fasciner. Après les livres que lui ont consacrés Peter Utz, Marie-Louise Audiberti, Catherine Sauvat, Philippe Lacadée, voici celui d’Isabelle Leymarie. Remarquable par le nombre et la richesse de ses citations, il brosse le portrait sensible et très documenté d’un homme qui aurait voulu n’être rien – « cela a plus de feu que d’être quelque chose » – et nous offre l’occasion de nous (re)plonger dans une œuvre qui ressemble fort à une tentative d’abolir la distance entre l’acte de vivre et celui d’écrire.
Avant-dernier de huit enfants, Robert Walser est né en avril 1878 à Bienne, en Suisse, d’un père piètre commerçant et d’une mère dépressive. Une situation familiale qui l’oblige à abandonner ses études à 14 ans pour devenir, grâce à sa belle écriture, commis de banque. Mais c’est le théâtre qui l’intéresse, ce qui lui fait rejoindre son frère Karl, à Stuttgart où il est décorateur de théâtre. Mais après une audition complètement ratée, il décide de se consacrer à l’écriture. Il rejoint alors Zurich où il restera jusqu’en 1903, tout en déménageant dix-sept fois, comportement qu’il justifie en expliquant que chercher une chambre « est l’occasion de jeter un coup d’œil dans certaines maisons où l’on ne mettrait jamais les pieds ». Dès qu’il a réuni quelques sous grâce à des emplois de gratte-papier ou d’homme à tout faire, il démissionne afin de se consacrer à l’écriture. Ses poèmes, très éloignés de la poésie allemande précieuse et raffinée des esthètes de 1900, participent plutôt du « balancement entre l’application du cahier d’écolier et des fulgurances déconcertantes », retiennent bientôt l’attention et six d’entre eux paraissent en mai 1898 dans un journal bernois. D’autres suivront dans Die Insel, une revue inspirée par l’Art Nouveau, le « Jugendstil », qui publiera aussi ses « dramolets » – Le Poète, Cendrillon, Blanche-Neige (40 pages écrites en octosyllabes) – puis Les Rédactions de Fritz Kocher, qui deviendra son premier livre (1904) mais qui ne se vendra qu’à quarante-sept exemplaires.
Il quitte alors la Suisse pour Berlin où il retrouve son frère Karl. Sur ces entrefaites, il s’inscrit dans une école de domestique, puis s’engage pour trois mois comme serviteur d’un comte au château de Dambrau, en Haute-Silésie. Une expérience dont il se servira pour écrire L’Institut Benjamenta. Karl lui fait connaître l’avant-garde berlinoise mais il préfère fréquenter les tavernes mal famées. « J’éprouvais des sentiments étranges, oppressants à l’égard des assemblées artistiques et littéraires dans lesquelles je faisais mauvaise figure : un instinct me poussait hors de tous ces salons où régnaient les raffinements et les ‘’excusez-moi mon cher’’, me poussait dehors, à l’air libre, où régnaient le vent, le gros temps et les gros mots. » Ce qui n’empêche pas les revues les plus prestigieuses d’accueillir ses proses. Après Les Enfants Tanner (1907), il écrit Le Commis (1908) et L’Institut Benjamenta (1909), des romans dont les héros – Simon Tanner, Joseph Marti, Jakob von Gunten – sont d’autres lui-même. Ils lui valent, ces romans, l’admiration de Kafka, de Musil, d’Hermann Hesse, de Walter Benjamin. Mais les affres de l’insuccès, le mariage de Karl et la mort de sa protectrice le plongent dans la précarité et l’obligent à revenir à Bienne, où il se sent chez lui.
« Devant le portail encore, je lui ai demandé : “Faisons-nous bien ce qui convient ?” Son silence fut explicite. Que pouvais-je faire d’autre qu’entrer ? »
Puisque ses romans ne plaisent pas, il sera « fournisseur de revues » et se consacrera au « commerce de petites proses ». En tant que « feuilletoniste », il approvisionne la presse de langue allemande en chroniques destinées à la rubrique située en pied de page, « sous le trait », qu’on appelle le feuilleton. Mais la guerre rendant les contacts avec l’Allemagne difficiles, il se tourne vers les éditeurs et les revues suisses. Paraissent cinq recueils de proses, dont ce qui est peut-être son chef-d’œuvre, La Promenade. C’est que, redevenu le marcheur infatigable qu’il a été dans sa jeunesse, Robert Walser en a fait un art de vivre et une source inépuisable de sujets. « Elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une puissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux sujets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle. » C’est que la promenade est une façon de se livrer à l’imprévu, de se constituer un catalogue d’épiphanies et, d’abord, d’évoquer ce que personne ne juge digne d’être relevé, ces petits riens quotidiens qui, dans leur nudité, ou dans leur répétition immuable, ont quelque chose de délectable. Peu importe le petit ou le grand, le monde, pour Walser, est continuellement à découvrir tant il regorge de richesses insoupçonnées. Mais il obéit aussi à implacable principe de réalité, qui fait, par exemple, qu’il lui est impossible de transférer en Suisse les honoraires qu’il touche en Allemagne. Ce qui l’oblige à reprendre un emploi. Ce sera aux Archives, à Berne.
Licencié au bout de six mois, il revient à ses habitudes nomades – quinze changements d’adresse –, mais un petit héritage de son frère Hermann, va relancer sa vie d’écrivain. Il écrit un roman, Théodor, qui disparaîtra, et fournit en chroniques journaux et revues, en Suisse, à Berlin, à Vienne, à Prague. Mais voici que des crampes à la main l’empêchent d’écrire à la plume. Il se met alors à utiliser le crayon pour esquisser ses textes. Là où la plume fait du bruit, grave le texte, le crayon glisse, laisse des traces effaçables et lui permet surtout de retrouver un plaisir d’enfance, celui des premiers mots écrits. Écrivant sur tout ce qu’il trouve – dos d’enveloppes, marges des journaux, formulaires officiels – et, usant d’une calligraphie inventée qui réduit les lettres de l’ancien alphabet allemand à des pattes de mouche quasi illisibles, il en vient à pratiquer l’écriture pour elle-même, pour la jouissance quasi physique qu’elle provoque, et ce dans une intimité inaccessible à l’autre. Entre 1925 et 1928, la « méthode du crayon » l’aidera à écrire des centaines et des centaines de pages. La moitié environ de ces textes micrographiés – sur un total de 526 – sera mise au net, recopiée à l’encre lorsqu’il les destinait à la publication. L’autre moitié, restée inédite, demandera une vingtaine d’années d’efforts de déchiffrement avant de pouvoir être publiée. En français, Marion Graf a choisi et traduit soixante-dix-sept de ces proses dans Le Territoire du crayon (Zoe, 2003). Dans ces microgrammes figuraient Le Brigand, peut-être le plus troublant des romans de Walser, celui où il se livre le plus en racontant, ou plutôt en recensant, de manière à la fois drôle et exaltée, tout le réel qui passe devant son regard ou dans son esprit.
Début 1929, Walser traverse des troubles psychiques, se dit obsédé par des voix. Sa sœur Lisa l’emmène voir un médecin psychiatre qui recommande l’internement. « Pour finir, ma sœur Lisa m’a emmené à l’asile de Waldau. Devant le portail encore, je lui ai demandé : “Faisons-nous bien ce qui convient ?” Son silence fut explicite. Que pouvais-je faire d’autre qu’entrer ? » Il y restera quatre ans, et s’y sentant protégé, il écrira encore quelques nouvelles. Mais en 1933, un changement de directeur le conduira à être transféré contre son gré à l’asile d’Herisau. Il y passera les vingt-trois dernières années de sa vie, cessant définitivement d’écrire. « Je ne suis pas ici pour écrire mais pour être fou. »
S’annulant sans sombrer dans la folie, il refusera tout traitement de faveur. Pendant dix ans, il recevra régulièrement la visite de Carl Seelig, éditeur, écrivain et mécène zurichois, qui devint son tuteur et qui rendit compte de leurs excursions dominicales et de leurs conversations, dans Promenades avec Robert Walser (Zoé, 2021).
Auteur des plus énigmatiques et des plus fascinants, Robert Walser aura comme flotter à travers l’existence, et se sera toujours insurgé contre l’idée de maturité, aimant avant tout « gaminer », autrement dit vivre en gardant quelque chose de l’état de dépendance propre à l’enfance, vivre en observant le monde sans l’écran du savoir mais avec quelque chose de sensuel et de visionnaire. Plus encore, « gaminer », ce sera aussi retrouver l’usage du crayon et la créativité tout enfantine qui va avec. Mais au prix de vrais sacrifices car « gaminer n’est naturellement pas facile, je ne voudrais conseiller à personne de s’y essayer. »
Resté toute sa vie une âme d’adolescent, un puceau aussi, Walser n’aura eu d’autre projet que de préserver sa capacité d’émerveillement et cet étonnement d’exister qui l’emportait enfant, à travers les chemins. D’apaiser aussi sa soif de liberté et de beauté qui infuse jusque dans l’insolente originalité de ses proses, de son écriture vagabonde, tout en cabrioles et entrechats, improvisation et digression, jeu de miroirs entre le dit et le dire. Une écriture qui déploie le jouir de la vie, célèbre « le présent hirsute, dansant, piaffant, qui nous met effrontément à l’épreuve ». Et ce, à travers une façon unique de se porter à la hauteur du miracle de l’instant plutôt que de chercher à comprendre le monde. L’observer plutôt et le donner à partager à ses semblables.
Richard Blin
Robert Walser l’insaisissable, d’Isabelle Leymarie
Le Canoë/Exils, 256 pages, 22 €
Essais La subversion Walser
Reconnu comme maître par Musil et Kafka, Robert Walser reste un cas paradoxal. Isabelle Leymarie, dans un essai biographique, retrace la vie à la fois tragique et lumineuse de cet écrivain génial à la personnalité insaisissable.

