Un génie ? L’œuvre peut sembler mince : six films achevés (La Grève, Le Cuirassé Potemkine, Octobre, La Ligne générale, Alexandre Nevski, Ivan le Terrible), un film inachevé, remonté bien après sa mort (Que viva Mexico !), un film totalement détruit dont seuls quelques photogrammes furent sauvés (Le Pré de Béjine). L’homme, lui, peut être aisément caricaturé : souvent infantile, en proie à la sensiblerie ou aux excès clownesques, incapable d’assumer ses penchants homosexuels, obéissant aux injonctions paradoxales du pouvoir politique… Ajoutons à cela le discrédit, pour ne pas dire plus, que l’on inflige, de nos jours, à tout ce qui, de près ou de loin, ressortit au communisme ou, pire encore, au stalinisme… Et pourtant… L’histoire du cinéma et peut-être même l’histoire de l’Histoire, la conception que nous pouvons avoir de l’Histoire, ne serait pas la même sans la création visuelle, les images imaginées puis véritablement réalisées par Eisenstein.
Le défi était de taille – et il est ici relevé avec brio : le lecteur est immergé et emporté, durant plus de cinq cents pages, aux côtés de cet être à la fois fragile et conquérant, monstrueux et pathétique, dans une Russie elle-même en proie aux convulsions, de l’accouchement révolutionnaire à la dictature installée, en passant par la Terreur des procès truqués et les sacrifices glorieux de la Seconde Guerre mondiale. Gouzel Iakhina, avec une écriture en même temps méticuleuse et fastueuse, parvient à décrire aussi bien les crises d’angoisse d’Eisenstein que son énergie farouche, les affres et aléas des tournages puis le travail presque scientifique du montage. L’intime se mêle à l’épique, aux plans d’ensemble succèdent les gros plans, le réalisme cède parfois la place à la fantasmagorie…
Qu’invente Eisenstein ? Pour Le Cuirassé Potemkine, « Eisen avait eu l’idée de choisir les gens comme arme principale du film. Des visages, non d’acteurs habitués à jouer, mais des visages ordinaires, authentiques, qu’on pouvait rencontrer dans la vie, étaient appelés à frapper le spectateur. Derrière chaque physionomie, de l’ouvrier grossier à l’intellectuel raffiné, on devait deviner un destin, non seulement de travailleur ou d’enseignant appauvri, mais celui de toute une classe sociale ». Le cinéma, pour démontrer, montre : « Les obus perforants du film étaient les gestes. Quand le conducteur de la charrette fermait son énorme poing d’un air maussade. Quand l’agitatrice politique juive, dans le feu de son discours, agitait ses bras comme des ailes. Quand le prolétaire furieux déchirait sa chemise sur sa poitrine ». Sa découverte ? « Le cinéma était une langue. (…) Planétaire. La langue du cinéma parlerait aux spectateurs, s’adressant directement à leur esprit, par-dessus leur langue maternelle. Ou plutôt, c’est le réalisateur qui parlerait : par les angles des prises de vues, les plans, la mise en scène, le contenu des prises et leur combinaison. »
Mais Eisenstein comprend en même temps qu’il n’est pas totalement libre de parler cette langue : Staline, omniscient et omnipotent, est là, au-dessus, père protecteur et dieu terrifiant aux numens inflexibles. Ainsi fait-il exécuter l’immense metteur en scène de théâtre Meyerhold, qui fut le mentor d’Eisenstein avant ce que celui-ci choisît le cinéma. Ainsi fait-il fusiller Isaac Babel, ami et collaborateur d’Eisenstein, en particulier pour ce Pré de Béjine définitivement condamné. Oscillant envers lui entre la bienveillance et la suspicion, c’est à Staline que revient toujours l’ultime choix, le point final – qui peut aller jusqu’à la destruction matérielle des bobines maudites. C’est au combat, sans cesse renouvelé, entre l’artiste et le pouvoir que nous assistons donc ici, comme une lutte pour la vérité contre les émotions falsificatrices – et la leçon vaut pour aujourd’hui. « C’était la loi de l’Hystérie (…) Les émotions brûlantes, qui s’emparaient entièrement de vous – vous enflammant le cœur et vous submergeant sans passer par le cerveau, sans la moindre parcelle de pensée : telle était la monnaie la plus courante. Les bouches déformées par la rage, les yeux exorbités, les gestes impétueux et les voix cassées d’avoir trop crié : voilà ce qu’on estimait. Et plus les sentiments étaient furieux, bruyants et contagieux, plus on les approuvait. »
Thierry Cecille
Eisen, de Gouzel Iakhina
Traduit du russe par Maud Mabillard, Noir sur blanc, 524 pages, 27 €
Essais Eisenstein, l’ultime montage
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Thierry Cecille
Mêlant érudition, sensibilité et poésie, Gouzel Iakhina dresse le portrait d’un génie et d’une époque – démesurés : Eisenstein en Soviétie.
Un livre
Eisenstein, l’ultime montage
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.
