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Nouvelles En couleur

juin 1995 | Le Matricule des Anges n°12

Médecin à Perpignan, Claude Desnier est né en 1950. Auteur d’une quarantaine de textes, il se contente actuellement de les envoyer à des revues. A été publié par Encres Vagabondes, Le Moule à gaufres, L’Obsédante, Nouvelle donne et dans le premier numéro de Contre-Vox. C’est la deuxième fois que nous publions l’un de ses textes (Lettre anonyme, MdA N°6). Apprécie dans le désordre Céline, Carver, Jim Harrisson, Tchekhov, Nabokov. Dernier livre acheté : Le Pont d’Arcueil de Christian Oster (Minuit). .

Hier, j’étais jaune. Ma femme n’aimait pas. Le soir, à mon retour, elle a dit d’emblée : « J’aime pas cette couleur. » Désagréable ! D’autres naissent princes ou bossus : qu’y faire ?
La meilleure défense ayant toujours été l’attaque, je rispostai :

 Tu me préfères comment, gris ?
Croyez ma femme capable de mauvaise foi. A tout moment. Elle a réfléchi quelques secondes, ce qui entre parenthèses soulignait un manque de spontanéité révélateur, pour déclarer :

 Au moins le gris c’est la variété ! quel gris ? Gris souris, gris perle, gris bleu, gris anthracite, gris beige… Il y a tant de gris différents !

 Pas de chance, ma chérie, aujourd’hui c’est jaune !
C’est que je ne voyais pas où elle voulait en venir. Jamais je n’aurais crû devoir un jour justifier ma couleur. M’empêtrer à chercher des arguments. J’espérais que le poids de l’évidence étoufferait dans l’œuf la polémique, mais ma femme n’avait pas l’intention de désarmer. Elle fit la moue, et poursuivit :

 Dire que j’ai réellement épousé cet individu ! Ah ! si j’avais su !
L’affaire prenait déjà des proportions :

 Si tu avais su quoi ?

 Du jour au lendemain, il devient jaune ! et pas qu’un peu, s’il vous plaît, des pieds à la tête !
Il fallait voir sa lippe méprisante. C’en était trop :

 Enfin Marianne, merde, je n’y suis pour rien ! et ce n’est que depuis ce matin, à tout casser une dizaine d’heures !

 Ah ! l’hypocrite ! Sans prévenir il devient jaune, et pas qu’un peu, des pieds à la tête ! j’ai HORREUR du jaune, pour une heure ou pour une minute, tu le savais parfaitement !
De pire en pire. Nous qui n’avions jamais discuté couleurs, qui prétendions notre amour au-dessus de ce genre de problèmes, voilà qu’au premier obstacle notre couple menaçait d’échouer lamentablement. Je devais me reprendre, appeler la logique à mon secours :

 Marianne, dis-je, en m’efforçant au calme, je veux bien que tu haïsses le jaune, dans ce cas peux-tu m’expliquer tes jus de citron quotidiens ?

 Voyez-vous ça ! (elle était hors d’elle) Depuis deux ans ce monsieur prépare mon jus de citron tous les matins, et moi pauvre gourde, de croire à sa délicatesse, d’imaginer qu’il voulait m’éviter la vue de cette couleur de merde !

 Couleur de…

 Et la paille des cachots ? Et l’urine des brebis ? Et les syndicats patronaux ? Et l’hépatite B ? Et le capitalisme japonais ? Et la ligne jaune ?
Moi j’aurais pensé canari, blé, jonquille, poussin, blondeur, soleil… Etonnants ces instants où celle dont vous croyez partager la vie se retrouve à des milliers de kilomètres, en train de tambouriner à la porte d’un asile de fous. J’ai senti qu’il valait mieux me taire, la moindre parole allait se retourner contre moi. Dans son visage parfois si doux brillaient des éclairs de fureur. Elle avait les cheveux en bataille, les seins dressés comme des armes, pour l’avoir, ce soir, j’aurais dû la violer. J’eus la maladresse d’essayer une dernière fois de l’amadouer :

 Le jaune, ma belle, avançai-je promptement, est aussi la couleur de l’or !
Elle m’asséna le coup de grâce :

 Pour quoi croyez-vous donc, monsieur jaune, que je n’aime pas les bijoux ? Pour préserver votre compte en banque ?
Ainsi donc, nous dégustions le menu parfait : entrée, procès d’intentions, salmigondis oiseux en plat principal, querelle d’argent pour dessert. Mais je me passerais de dessert. Il se faisait tard, l’heure d’extraire de mon lit une couverture et mon oreiller pour émigrer sur le canapé du salon. Elle est restée une heure dans la salle de bains. Exprès. Quand j’ai pu enfin me laver les dents, j’ai vu dans la glace mon visage jaune vif. Certes il était jaune vif, mais à part ça je ne constatai aucun changement notable. Cette histoire de couleur devenait véritablement absurde. Pas lieu de dramatiser, Marianne était mal embouchée, et ses mots avaient dépassé sa pensée, demain serait un autre jour…
J’avais raison de ne pas m’inquiéter. En m’éveillant, j’ai vu un grand sourire penché sur moi, celui qui m’a toujours ôté toute velléité de rancune.
D’ailleurs si je me souvenais d’une dispute (mes paupières boursouflées et mon dos meurtri de courbatures en étaient les séquelles), j’en avais oublié l’objet. Peut-être avais-je tout simplement rêvé. Marianne avait l’air en pleine forme. Elle se déplaçait à moitié nue en chaloupant discrètement des hanches, me lançant de temps à autre un coup d’œil satisfait, signe qui ne trompe guère. Pas le moment de gamberger, d’autant qu’elle choisit sa voix coquine, pour chuchoter, entre deux baisers dans mon cou :

 Ce bleu là me donne des idées, c’est mon bleu préféré…

En couleur
Le Matricule des Anges n°12 , juin 1995.