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Domaine français Le manifeste d’un ténia

février 1996 | Le Matricule des Anges n°15 | par Thierry Guichard

Le troisième livre de Mehdi Belhaj Kacem est une formidable entreprise de libération de l’individu. Vies et morts d’Irène Lepic, par la rigueur de la pensée qui s’y fait jour, prend l’apparence d’un manifeste intime.

Vies et morts d’Irène Lepic

A priori, il ne devrait pas être difficile de faire de Mehdi Belhaj Kacem un auteur phare (pour ne pas dire « culte ») de la jeune génération. Beau gosse, un brin décalé, le garçon possède un talent indéniable -c’est-à-dire immédiatement visible- et une vitalité dans l’écriture qui ferait frémir n’importe quel stakhanoviste de la machine à écrire. N’en est-il pas, à 23 ans, à son troisième ouvrage ? Reste que, justement, ce qu’il écrit devrait le tenir éloigné, pour un certain temps en tout cas, de la grosse machinerie médiatique. À moins de supposer que notre société puisse accueillir avec enthousiasme et fracas, le ver dont l’ambition avouée est de la digérer toute entière.
Disons-le tout de suite, pas plus que Cancer ou 1993, ses deux premiers opus, Vies et morts d’Irène Lepic n’entre dans le manège bien huileux d’une littérature qui tourne gentiment en rond. Mehdi Belhaj Kacem aurait plutôt tendance à utiliser sa plume comme le dentiste sa roulette, à ceci près que chez le médecin l’instrument sert à soigner les caries, alors que chez l’écrivain, il creuse la dent, la perfore avec application pour en révéler la pourriture qui la mine. Lire Mehdi Belhaj Kacem c’est prendre le risque de se découvrir salement malade.
Vies et morts d’Irène Lepic investit la voix d’une jeune narratrice, intelligente jusqu’à en avoir la nausée, et dont l’introspection semble être une sorte de seconde respiration. Sous couvert de tenir un journal intime, où aucune date n’apparaît, l’adolescente livre le compte-rendu de quelques jours incertains sous forme d’un long torrent verbal courant de la première à la dernière page, et ce, dans un impressionnant bataillon de lettres et de mots, véritable lave qui déferle sans retenue. Bien qu’il ne nous soit donné que fort peu d’anecdotes ou d’événements (ces faits qui rassurent le lecteur en lui donnant l’apparence d’une chronologie), cette confession n’en est pas pour autant statique ou linéaire. L’auteur pratiquerait plutôt une sorte d’écriture de forage, les longues phrases qu’il déploie, creusant, virgules après points-virgules, le questionnement incessant de sa narratrice.
Irène Lepic est avant tout un corps, un organisme vivant de mille sécrétions, humeurs, explosions biologiques. Son intelligence tyrannique la taraude sans cesse, lui interdisant de se vautrer dans l’existence avec la complaisance des autres humains. Elle vit entourée de « goths », sortes de dandys déphasés, ridiculement accoutrés, aux « cernes plus profonds que l’anus d’une vache », sectateurs morbides d’une existence de veaux. Le regard qu’elle porte sur eux révèle avec une cruelle acuité la vanité de leurs postures, la similitude profonde qu’ils partagent avec n’importe quel citoyen dont pourtant ils aimeraient se démarquer. Voilà pour la surface, l’extérieur. Cela est peu et cela suffit. Car le maelstrom de ce roman ne naît évidemment pas de son sujet. «  (…)je pense qu’il est désormais notoire qu’on ne peut plus écrire qu’à partir de ce qu’on a vu et connu ; et qu’il est patent que l’intérêt d’un livre ne peut plus résider dans son sujet : les littératures de voyage, de science-fiction ou d’intrigues policières prennent pour sujet des histoires prenantes et passionnantes en tant que telles (…) : leur mouvement s’exerce aux dépens de la langue, de l’analyse, de la pensée (…) » (p.72-73)
Rien de tel ici, où la pensée, plus encore que l’analyse ou la langue, est travaillée avec un acharnement spectaculaire par l’auteur. Poursuivant la voie entreprise avec 1993, Mehdi Belhaj Kacem (Irène Lepic, c’est lui) plonge et nous entraîne au plus profond de ce corps dont la lutte acharnée contre le monde repose sur l’absolue nécessité de conserver en soi tout le potentiel de vie qui s’y trouve naturellement. Irène Lepic se bat contre l’aliénation que représente l’amitié «  (…) un groupe d’amis est une malédiction bien plus nocive que la famille ; on s’immole à la première, quand on se contente de fuir la seconde ; on n’a pas à renoncer à l’intelligence avec sa famille, avec ses amis, si » (p. 29) ; elle se bat contre la bêtise qui la menace « (trop souvent on oublie que l’ineptie va de soi, au contraire de l’intelligence qui a toujours à se justifier et à trouver de nouvelles raisons d’exister) » (p. 18) ; elle se bat pour explorer, libre, son espace intérieur qu’elle aimerait bien ouvrir aux autres. Car il s’agit bien de ça : refuser la fermeture, refuser d’endosser pour toujours un sac de peau qu’on ferme et au fond duquel à jamais se tassera l’existence. On vomit, on pète, on bave beaucoup dans ce roman, ce qui, paradoxalement, serait plutôt une forme de santé : « L’homme présenté comme sain dans la société est un homme qui s’en tient toujours au nœud d’existence qu’on lui a imparti » -tout le contraire d’Irène Lepic. Mehdi Belhaj Kacem a écrit là plus qu’un roman, une sorte de manifeste de la résistance contre la lente entreprise d’étouffement que toute société mène à l’encontre des individus qui la constituent. Cette révolte, que l’on aime entrevoir parfois dans de vains écrits (parant chaque écrivain boutonneux du titre de nouveau Rimbaud), repose ici sur une pensée en perpétuel mouvement. C’est de là que vient toute la force (la beauté) de ce livre. Aiguisé au feu comme une mèche de perceuse, le cheminement de cette pensée n’a de cesse de perforer nos réticences raisonnables. L’écriture démonte les tôles d’acier de l’entendement et se vrille dans la chair et dans les nerfs du lecteur. Si l’on suit dans les méandres de ses longues phrases la pensée de Mehdi Belhaj Kacem (dont on se demande d’ailleurs de quelle greffe elle provient), on débouche immanquablement sur une nouvelle pensée qui à son tour nous entraîne vers une autre nous plongeant ainsi au cœur d’un organisme dense, autonome, duquel il sera difficile de sortir indemme. L’image du ténia s’impose plusieurs fois sous la plume de l’auteur, et l’on peut voir là, dans ce ver parasitaire fait d’anneaux accolés, la métaphore de l’écrivain. Par le livre, il s’immisce dans le corps de son lecteur, pour en miner son conformisme. L’ambition d’une telle œuvre n’a guère de limites ; elle s’inscrit toutefois dans un mouvement issu d’une connaissance irréductible : nous sommes seuls, inéluctablement seuls et la vie est trop vaste pour qu’on puisse entièrement l’habiter : « car tous les problèmes découlent de ce que nous n’ayons jamais accès aux corps des autres ». C’est donc bien cette solitude qu’il convient de sauver, en la gardant des compromis tièdes et stériles, en investissant son fondement plutôt qu’une position sociale. Vies et morts d’Irène Lepic en appelle à une libération violente (cruelle) de l’individu, qui pour s’arracher à la glue qu’on lui présente (amour familial, amitié, sécurité, etc.) naviguera entre l’autisme et la folie.
Irène Lepic parfois ingurgite de la drogue, comme un moyen d’accroître encore son acuité. Les livres de M.B.K. sont comme le L.S.D. : ils nous font voir plus clair, ils excitent notre lucidité. C’est dire qu’ils sont subversifs.

Vies et morts d’Irène Lepic
Mehdi Belhaj Kacem

Tristram
226 pages, 110 FF

Le manifeste d’un ténia Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°15 , février 1996.