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Nouvelles Rouge le feu

septembre 1996 | Le Matricule des Anges n°17

Voilà déjà trois fois que Claude Desnier nous fait le coup de nous envoyer de ses nouvelles qui nous ravit, après Lettre anonyme (MdA N° 6) et En Couleur (MdA N° 12). C’est un record ! Ce médecin, vivant toujours à Perpignan et âgé d’un peu plus de quarante ans (le temps n’est pas passé assez vite pour changer les dizaines du compteur), a vu de ses nouvelles publiées par Encres Vagabondes, le Moule à Gaufres, L’Obsédante et Contre-Vox. Grand amoureux de la montagne, il a prouvé qu’il était un très élégant pêcheur. Derniers livres achetés : Le Pourquoi des choses de Quim Monzó (Jacqueline Chambon) et La Maison des enfants de Coleman Dowel (Joëlle Losfeld).

Donc à ma gauche un mec jeune pas si mal fringué sur l’îlot directionnel en ciment. Plein soleil, un carton encadré dans les bras : « deux ou trois francs pour vivre », et, en plus petit, « accepte n’importe quel travail ».
Donc ne mendiant pas. Le type de la file de droite en Mercedes un peu en arrière, anticipant déjà le feu vert. Moi le pied sur l’accélérateur itou, pour empêcher le moteur de la Fiesta d’étouffer. En sorte qu’à nous voir un peu d’inattention pourrait faire croire à une course imminente, d’autant que derrière nous les voitures se rangent sagement comme sur une grille de départ. Tous trois au premier rang ainsi petitement occupés, d’humeur maussade, l’un sans ressources, l’autre sans vis platinées, le troisième contrarié par les feux rouges, ou autre chose. En tous cas fixant l’horizon, où l’horizon ? Moi regardant l’homme sur son île comment faire autrement, pensai-je, il est juste à côté.
Le jeune homme sur son plot cimenté dirigeant alors ses yeux vers moi. Non vers la victime d’un garagiste charlatan (vis platinées, bougies, deux fois changées durant le dernier mois), mais vers le détenteur supposé de « deux ou trois francs ». Deux ou trois francs par feu rouge, une jolie somme en fin de journée. Surtout après les notes du garagiste. Ami, l’effort que vous réclamez de moi, je le concède, n’a rien d’excessif de votre point de vue. L’îlot directionnel est exigu, et vous êtes son seul habitant. Nonobstant, le trajet jusqu’à ma modeste demeure (le véhicule en avant-goût de la banalité du domicile), ce trajet, dis-je, comporte 37 feux, rouges deux fois sur trois, d’où 37 bornes de séparation des voies, et, en dépit d’une chaleur lourde, disons quinze sollicitations tout aussi raisonnables. Aller, retour, ceci tous les jours, je ne peux pas suivre vous le comprendrez. Expliquez-moi plutôt pourquoi votre regard s’arrête, alors qu’une translation de quelques mètres découvrirait une source potentielle de revenus largement supérieure.
Derrière nous les voitures s’empilent avec une morne lenteur.
De fait l’homme ne s’attardant pas sur moi, ne translatant pas non plus vers la Mercedes. Flottant plutôt sur l’empilement de voitures. Merde, revenant sur moi. Un jour, un type, dans une ruelle, plombé jusqu’à la mœlle : « T’as pas cent balles, mon pote ? Deux cents balles ? T’as pas mille balles, ou bien cinq cent mille balles ? » Suivi d’un rire tonitruant et les passants dont moi, encore un jour d’été, dispersés dans le souffle de l’explosion… Deux ou trois francs, pour vivre mon œil, à moins que soixante à cent automobilistes par jour dans la glu d’un feu rouge… Un coup d’œil dans le rétroviseur, celle qui est derrière moi arbore « Macadam » en caducée protecteur. J’ai trente-deux francs dans ma poche gauche, trois pièces de dix, une pièce de deux. Répare cette bagnole pourrie, et ils sont à toi mon garçon, mais non, je rigole, le marché n’est pas honnête. N’empêche, n’importe quel travail…
La Mercedes : Hep ! jeune homme ! un poste est vacant dans mon entreprise, directeur du personnel, OK ? tope là, voici ma carte…
Hélas, la Mercedes est dans la file de droite…
Donc quoi ? Extraire de mon jean la pièce de deux francs, tout en maintenant une pression modérée du pied sur l’accélérateur ? Ou te dire non les yeux dans les yeux ? Ou fixer l’horizon en guettant le passage au vert.
Comme fait très bien la Mercedes.
Feu vert ! Et paf, la Fiesta chiant dans la colle…
Donc moi, moteur calé, cinquante voitures coincées derrière. En clair toute la file de gauche. Le jeune homme essuyant tout à coup la sueur de son front d’un geste assuré, déposant son carton sur l’asphalte. Moi triturant piteusement la clé de contact d’une Ford agonisante.
La vie en retours de bâton. Non l’ami, simple panne, un moteur noyé, un défaut d’allumage, chacun ses problèmes, ne t’inquiète pas.
Lui disparaissant brutalement de mon champ visuel. Moi n’osant pas chercher dans mon rétroviseur un visage maintenant familier, crispé dans l’effort de pousser la Fiesta. M’extrayant à grand-peine, et l’oreille déchirée par des klaxons à vif, de ce tas de tôles encore une fois privé de vie. Montrant furieux la file de droite où la Mercedes a laissé place nette. Remarquant alors le jeune homme, non pas arc-bouté selon mes craintes au coffre de mon tacot, mais bien plutôt, stimulé par l’aubaine, encouragé par cet embouteillage, beaucoup plus mobile, papillonnant d’une voiture à l’autre, remerciant une bonne demi-douzaine d’automobilistes empêtrés dans la file de gauche de leur générosité spontanée. Du coup, moi, remontant dans la Fiesta pour une dernière tentative au contact, à ma surprise couronnée de succès.
Entre-temps, de nouveau rouge le feu. Retour du type sur son îlot, appréciant au toucher sa récolte.
Donc écrasant avec une sorte de rage, pour ne pas subir nouvelle mésaventure, la pédale rouillée de l’accélérateur. Et à ma droite, silencieuse mais prête à bondir, décidément, une autre Mercedes…

Claude Desnier

Rouge le feu
Le Matricule des Anges n°17 , septembre 1996.