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Nouvelles Le réverbère

septembre 1996 | Le Matricule des Anges n°17

Née à Bordeaux en 1962, Nathalie Loubeyre habite Paris. Elle est réalisatrice de courts métrages et de documentaires pour le compte, entre autres, de la cinquième chaîne. Elle écrit également des scénarios. Actuellement, elle travaille à l’adaptation d’un roman de Martin Pitre, écrivain acadien. Aucune publication littéraire à ce jour. Derniers livres achetés : La Volonté de savoir de Michel Foucault (Gallimard) et Le Livre des étreintes d’Eduardo Galeano (La Différence).

J’ai mal aux pieds… Les journaux glissent de mes doigts gelés, et ma veste trop légère laisse passer les courants d’air… Ma mère, si tu me voyais… Ange déchu tremblant dans la lumière… Fétu de paille balayé par les miasmes de la cité… Un soir ici et l’autre… où ? Le temps me file entre les doigts…
Miracle ! Un rayon traverse la verrière, caresse la joue d’une vieille dame fatiguée, assise sur le banc de pierre. À côté d’elle, la flaque d’huile sombre s’est mordorée. Douce mère… Je suis le plus puissant des hommes de ce monde. Je vois, je sens. J’aime. La vieille dame, la lumière, le monde. Toi.
Il y a eu cette lettre. Nous avons le regret de. Veuillez agréer. Sincères salutations. Et aujourd’hui, ce quai de gare balayé par les courants d’air. Entre les deux, je ne sais plus très bien. Beaucoup de silence. D’heures épaisses. Vides. Mais toi tu le sais.
Ici, les vies changent de cap. C’est la place que je préfère, pour pleurer avec les filles en larmes sur le quai, pour tituber avec les hommes soudainement privés de leur moitié. Pour me rouler dans le désir des corps qui se retrouvent. Ici, je suis encore dedans. Dans leur monde, Maman.
Souvent, je force le pas avec les femmes mûres, très occupées de leurs bagages quand elles savent que personne ne sera là pour les attendre. Avec elles, je relève la tête pour faire croire au monde que nous n’avons besoin de rien, ni de personne. D’autres fois, je cherche au milieu de la foule, fébrile, et jette mon dévolu sur l’une ou l’autre qui hésite. Sûr qu’elle est venue pour moi. M’attendre, ou me rejoindre. Me chercher.
Nous avons le regret de. Un chauffeur de taxi pour me reconduire, moi qui, de ma vie, ne l’avais jamais pris. Tu t’imagines. Le paysage qui défile, délavé. Des verts qui n’en finissent pas de baver. Ce bourdonnement dans les oreilles qui, depuis, ne s’est jamais arrêté.
Eh ! La vieille dame se lève, et la lumière baisse. Mon règne se finit… Ma mère, te voilà partie. Les courants d’air t’ont repris.
Contrairement aux autres vendeurs, moi, je ne crie pas. Je préfère montrer en silence la pile des numéros, collée sur mon ventre pour me tenir chaud. Question de dignité, ou bien de style. Chacun le sien.
De toutes façons, on peut pas m’éviter, je suis sur le passage. Les gens détournent les yeux. Ou les rendent subitement transparents. Au début, je me retournais pour voir ce qu’il y avait derrière. Rien. Rien qu’une volonté gênée de m’effacer du paysage.
Je sais même pas ce qu’il y a, dans ce journal. Des choses de la rue, à ce qu’on m’a dit. Des témoignages, des appels à la solidarité. Des cris d’alarme. Mais moi j’aime pas lire ces choses-là. D’ailleurs, je n’aime plus lire du tout. Les mots sont devenus des aiguilles minuscules qui gigotent dans mes plaies. Des armées de signes qui se dressent sur leurs petites jambes pour me crier « t’es plus des nôtres », et me clouent sur place, des pieds jusqu’à la tête, sur ce quai gelé. Chaque page, chaque image imprimée, est une vitre épaisse. Un mur transparent qui me sépare du monde. Qui me rejette toujours plus loin. Qui m’enfonce un peu plus en moi-même.
Ma mère. Mon unique lumière.
J’aime les odeurs… Y a pas de mots pour décrire les sensations qui me giclent à l’intérieur quand elles titillent mes narines. Pour raconter la brusquerie avec laquelle elles me traversent, resurgies d’un temps… d’il y a si longtemps… que je sais même plus quand… Elles ouvrent des tiroirs minuscules de la mémoire de l’âme. Une mémoire sans mots et sans images. Toute une vie défile, par petites touches fugaces, avec l’infinité de leurs nuances… Le Grand Peintre, là-haut, a ressorti sa grande palette, et me badigeonne de l’intérieur, avec les couleurs qu’il m’avait déjà servies, autrefois… Un monde familier m’habite, inépuisable : une manne pour continuer de vivre…
Aujourd’hui, ma mère, sera un mauvais jour. Les gens n’achèteront pas. Je le vois au rythme de leurs pas, à la raideur de leur nuque. À la transparence de leur regard. Ce soir, je ne sais pas où je dormirai, ni même si j’aurai quelque chose à manger. Mais je me plains pas, tu sais. Tant que je ne la rencontre pas. Celle qui a partagé ma vie, ma vie d’avant. Je voudrais pas qu’elle me voie ici. À vendre ce journal-là, comme ça. Ici, y a pas trop de danger. Tu te rappelles : elle a toujours détesté prendre le train.

Nathalie Loubeyre

Le réverbère
Le Matricule des Anges n°17 , septembre 1996.