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L'Anachronique La tournée est pour moi

mars 1997 | Le Matricule des Anges n°19 | par Éric Holder

« Shall we meet again ? Cette interrogation continuellement suspendue est superbe, proprement anglaise, et rend compte de cette existence dont si souvent le sens nous est dérobé. » Nicolas Bouvier Le Poisson-scorpion.

Nous étions entrés en correspondance depuis près de deux ans. Il est écrivain, lui-même, il avait prévu de créer avec beaucoup d’avance cette sorte de tournée théâtrale, de ville en ville, où j’aurais lu mes propres textes en compagnie de comédiens, d’un musicien. Ainsi, en 95, envisageait-il déjà que nous travaillerions ensemble, quand je ne pouvais que lui répondre, mordant sur la franchise, tu sais, hombre, demain, je suis peut-être mort, c’est miracle de se lever chaque matin, quels auteurs dignes, seraient-ils jeunes, cotisent à des retraites, à plus tard, à bientôt ? Ne te fais pas d’illusions, disait-il (sa voix, au téléphone, sans que je l’aie jamais vu, comme si nous avions été assis côte à côte, épaule contre épaule), deux ans, ce n’est rien.
Quelques jours avaient suffi pour s’habituer à marquer 97 en haut de lettres, en bas de chèques ; nous avions donné la veille notre troisième représentation à Caen, sa ville natale. Le spectacle était âgé d’un mois, durant lequel la petite troupe avait été de théâtre en théâtre au point d’en oublier les noms. La nuit, nous rêvions encore de dresser le décor, de le démonter, de le monter à nouveau. Nous étions fatigués. C’était alors qu’il avait tapé dans ses mains, demain, on ne joue qu’à vingt et une heures, tu sais ce qu’on fait ? On va au brochet, tous les deux, toi et moi.
L’aube en hiver n’en finissait pas de s’étirer au-dessus du marais. On avait disposé un peu de papier journal derrière son break pour enfiler les cuissardes sans se salir les pieds. J’avais celles de son fils ; cela valait de ne passer que très lentement, de loin en loin, sous les barbelés, afin de ne pas les trouer. Entre les champs où subsistait, par endroits, de la neige, des vieux canaux fumaient. Ils ne contenaient pas beaucoup d’eau. Personne n’aurait eu l’idée de pêcher là-dedans, sinon lui. Il avait, tant en avant que vers l’arrière, le geste sec et précis de qui est né le lancer à la main - et sa façon de faire nager la cuiller qui confinait à être plus désirable qu’une véritable proie…
J’attrapais, pour moi, des branches basses, des bouquets de roseaux, ces planches vermoulues qui avaient servi de ponts.
Autant l’avouer tout de suite, il ne prit pas de brochet - deux brèmes, coup sur coup, qu’il relâcha avec des gestes affectueux, Va, ma toute belle, et pardon. Il n’en voulait qu’aux carnassiers.
Je le reconnaissais bien là. Écrire que nous n’avions pas échangé vingt mots depuis que nous étions sortis du break paraîtrait un truisme. Car de quoi aurions-nous parlé ? De son pays, et moi du mien, de même terre, et de même eau ? De mêmes amis ? Nous les avions rencontrés en d’autres circonstances, nous les aimions, à l’évidence, pour de semblables raisons. De nos livres ? Tout était déjà marqué. Des livres des autres ? C’eût été, pour le coup, pesant, tant il en allait de certains auteurs comme de nos amis, seraient-ils vieux de plusieurs siècles.
Je ne pouvais que me taire, en inscrivant mes pas dans les tiens. L’herbe craquait sous un peu de gel, et je songeais que le monde, ce matin-là, tournait autour de toi, autour de Caen. Le miracle de la littérature, tu sais, c’est aussi celui-là : nous faire ressembler à des petites planètes qui, si elles refusent absolument de scintiller dans la nuit, n’en subissent pas moins les lois de l’attraction. Nous sommes quelques-uns, en lisant, en écrivant, à placer la barre non pas haut, mais ailleurs - et à nous rencontrer là, avec une espèce de fatalité.
Je te nomme, François de Cornière.

Éric Holder

La tournée est pour moi Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°19 , mars 1997.