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Domaine étranger Saudade ou satori ?

janvier 1999 | Le Matricule des Anges n°25 | par Dominique Aussenac

Lídia Jorge, dans son quatrième roman, tente de saisir en vol les âmes qu’elle-même et la modernité génèrent ou dégénèrent.

Le Jardin sans limites

Petit pays. Petit pays au passé glorieux, à l’ex-immense empire. Petit pays, le Portugal d’aujourd’hui paraît plongé dans une sorte d’intemporalité. L’effet de la saudade ? Ce regard langoureux porté au lointain alors qu’il n’explore mélancoliquement qu’un vide intérieur, qu’un manque, historiquement renforcé. Ou satori baroque ? Vacillement de la perception menant à la perte totale des sens. Sa capitale, Lisbonne, ville de l’entre-deux, entre deux eaux, l’océan et le Tage, entre deux mémoires de cataclysmes, tremblement de terre, incendie, entre deux situations politico-économiques, grandeur et décadence, dictature et révolution, est une sorte de laboratoire où les arts, la littérature en particulier, développent des positionnements, des questionnements singuliers et conséquents, une lancinance, une latence propre dans une Europe qui se cherche.
Le Jardin sans limites condense souplesse et rigidité, verbiages et silence, bêtise et lucidité, passé, présent, misère, splendeur en amalgamant des strates de vies, des comportements vibrionnants, contradictoires. En 1988, dans un vieux quartier de Lisbonne, près du Tage, s’élève la Maison de L’Ara. Miteuse pension de famille tenue par une ex-miss plage tourmentée aux habits et attitudes surannés. Lanuit, son mari, opposant politique, torturé sous Salazar s’enferme tout le jour, dans une cabane de jardinier où il remâche ses rancœurs, liste ses ennemis. Les occupants de la pension sont jeunes, insouciants et en attente. En attente d’idées, de projets, de reconnaissance pour affirmer, affiner leurs destinées.
L’un d’entre-eux Leonardo catalyse un temps énergie et attentions. A l’instar des stylites du début de notre ère, vivants sur des colonnes dans le désert, il offre son immobilité en spectacle sur les places de la ville. Poudré, drapé de blanc, il est le « Static Man ». Que recherche-t-il ? L’argent ? Même pas. La gloire ? Un peu. Posséder le record mondial d’immobilité ? Il y a pensé un moment, mais à quoi bon enregistrer ce dit-record ! Son but suprême est de participer à la performance de son héros, funambule international qui relie deux tours d’un gratte-ciel new- yorkais. Autour de lui, s’active une équipe qui le manage, chante ses louanges sous le mode de l’épopée. Une épopée alliant passé et souffles de la modernité, avec ses épiphénomènes, ses artefacts et artifices, ses prothèses et sponsors.
Paulina, jeune personne assez vélléitaire lui impose et planifie hygiène de vie, ascèse, techniques de yogi, plan de carrière, couverture médiatique. Falcao, lui, est cinéaste, veut devenir le nouvel Orson Welles d’un cinéma fasciné, obsédé par l’immédiateté, la fulgurance, le témoignage à chaud, la vérité et le sordide que développe le crime. Paulina va passer de l’un à l’autre, alors que Susanna Marina, jeune obèse, subjuguée par la volonté de Leonardo décide de se soumettre au régime dit « Repas de la Diva » et ingurgite un ver solitaire en écoutant la Callas. Plus tard, Lanuit sera contacté par une mystérieuse organisation afin d’incendier Lisbonne. Le livre est ponctué des apparitions fantômatiques des si rassurantes et angoissantes « Linked Ocean Forces », forces aéro-navales internationales sous contrôle yankee patrouillant au large de Lisbonne.
Dans ce roman, qui tire les ficelles ? Sous quelle influence se trouvent ces êtres qui ne cessent de s’agiter et apparaissent souvent dans la plus totale immobilité ? La narratrice, tapie dans l’ombre, voit défiler dans sa chambre les protagonistes, enregistre avec compassion leurs états d’âmes sur sa machine à écrire et élabore sur les murs les arabesques de leurs situations, biorythmes, courbes de destins entremêlés, qui paraissent à jamais lui échapper. Sablier d’un temps caduc, dont les doigts effleurent, caressent les âmes, aucunement responsable de leurs histoires. D’ailleurs, personne, dans ce roman n’est ni coupable, ni responsable. Pourtant des proches sont envoyés vers des morts sûres, un mass killer rôde, un incendiaire prépare son forfait.
Ce roman, à l’architecture fine, dense, légère, presqu’en apesanteur, aux multiples encorbellements révèle des problèmes philosophiques universels générés par la mort de Dieu : crise des valeurs, de l’identité, de la responsabilité, recherche de projet individuel et collectif, du sens à donner à sa vie, avec finesse, humour, dilettantisme.
Lídia Jorge, née en 1946, à Boliqueime dans l’Algarve fait partie de la génération d’artistes issue de la Révolution des Œillets, d’avril 74. Son premier roman La Journée des prodiges (Métailié, 1991) décrivait de manière allégorique l’immobilisme du Portugal de Salazar. Son deuxième ouvrage Rivage des murmures (Métailié, 1989) raconte la guerre coloniale que livra dans les années 70 le Portugal au Mozambique et en Angola, à travers le portrait de l’épouse d’un officier portugais.
Son travail fut salué par la critique qui révèla en elle la rénovatrice d’un imaginaire romanesque, mâtiné d’un certain réalisme magique qu’elle a ici délaissé un tantinet (bien que les personnages gardent toujours une dimension mythique et quasi-miraculeuse).
Peut-on parler d’hyper-réalisme lisboète, de surnaturalisme urbain pour qualifier cette manière singulière de faire rutiler la poussière ? Toujours est-il que Lídia Jorge, ex-enseignante, aujourd’hui conseillère en communication sociale, entre tradition (elle a suivi des études de philologie romane, science relative aux documents écrits qui en fait une étude critique dans leurs rapports avec l’ensemble d’une civilisation et étudie l’histoire des mots et de leur origine) et modernité, poursuit un travail d’écriture où littérature, sciences humaines s’allient superbement pour décrire un état des lieux des âmes lisboètes, leur exaltation, leur condensation tout en les rendant universelles, dans la prégnance, le magnétisme de leur désarroi.

Le Jardin sans limites
Lídia Jorge

Traduit du portugais
par Geneviève Leibrich
Métailié
358 pages, 120 FF

Saudade ou satori ? Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°25 , janvier 1999.