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Nouvelles Les lèvres de Juliette

janvier 2001 | Le Matricule des Anges n°33

Née en 1958, Fabienne Cresci est architecte et urbaniste. Lauréate du prix de la nouvelle Sang d’encre du festival de polar de Vienne en 1998, elle a participé aux ateliers d’écriture du musée de l’Imprimerie de Lyon animés par Geneviève Metge. Elle y est maintenant animatrice vacataire. Si elle avoue une passion inextinguible pour Flaubert, Faulkner et McCarthy (notamment Un enfant de dieu, Actes Sud) elle vient de lire les romans et nouvelles de Virginia Woolf et Un bon jour pour mourir de Jim Harrison (10/18).

Je vais essayer de faire mon portrait. Je prends la glace grossissante que ma mère utilise pour se maquiller ou s’épiler les sourcils. Voilà ce que je vois :
Mes yeux sont noirs et enfoncés sous mes arcades sourcilières. Mes cheveux sont bruns et trop longs. Mes joues sont creuses et j’ai le teint pâle. Mon nez est recourbé. De profil, il me fait penser à un bec de pigeon. Je n’aime pas mes lèvres, elles sont trop minces.
Il y a deux ans, mon père m’a fait entrer à l’Université. Il m’a trouvé du travail dans le Département des Langues. Lui, il enseigne les Sciences humaines, il a plein d’amis à l’Université. Des gens à qui il peut demander de prendre son fils en stage ou en emploi-jeune.
J’aimais bien l’Université. Mettre le courrier dans les casiers des professeurs me laissait beaucoup de temps, j’en profitais pour regarder les étudiants. J’ai à peu près le même âge qu’eux. Ils étaient ensemble, ils parlaient entre eux. Il y avait beaucoup de filles. Elles ne faisaient pas attention à moi. Heureusement. Au bout d’un an, mon contrat s’est terminé, l’Université ne pouvait pas le renouveler. C’est la loi. Ils pouvaient prendre quelqu’un d’autre après moi, pour faire le même travail, mais pas moi.
Le jour de mon départ, Mme Dulac a amené un gâteau qu’elle avait fait et elle m’a souhaité bonne chance. Les filles du secrétariat aussi m’ont souhaité bonne chance et on a mangé le gâteau ensemble. Après, je me suis ennuyé. Mon père n’était pas content de me voir traîner à la maison.
Il trouvait que je me levais trop tard mais quand je le croisais, il avait l’air tellement en colère que j’hésitais à quitter ma chambre. Pour passer le temps, j’allais souvent me promener dans le chantier abandonné derrière la maison. L’herbe a presque tout envahi, il y a même des arbres qui ont poussé à travers le béton. J’escaladais le mur en parpaings qui se finit en escalier et je marchais en équilibre sur une poutre en tendant les bras de chaque côté de mon corps comme un funambule au-dessus d’une piste de cirque. Sauf qu’il n’y avait personne pour m’applaudir.
Mon père est très fier de mes frères. Alain est ingénieur et Philippe, archéologue. Moi, j’ai essayé, mais je ne peux rien faire comme tout le monde et encore moins comme mes frères. À l’école, je n’étais pas bien, alors on m’a mis dans un établissement spécial pour les enfants qui ont des troubles.
Maintenant, j’ai retrouvé du travail. Je suis gondolier à Casino. Pas gondolier à Venise, me dit Manu, le type qui travaille avec moi. Mon boulot c’est de ranger les produits dans les rayons. Ce n’est pas très difficile mais il faut faire attention à ne pas gêner les clients et à ne pas casser trop de choses. Une fois, j’ai laissé tomber quatre pots de moutarde grand modèle. J’ai dû tout nettoyer. Les gens s’écartaient de la mare de moutarde qui avait giclé partout et me regardaient d’un air dégoûté comme si j’avais fait caca par terre. La chef m’a appelé dans son bureau. Elle était très en colère, elle m’a fait penser à mon père quand il se retient de me dire ce qu’il pense de moi. « Vous… » elle a commencé comme ça. « Vous !… » Et puis, c’est tout. Je suis resté debout devant elle. Je ne savais pas si je devais rester ou sortir. Finalement elle a fait un geste avec son bras comme si elle était dérangée par une mouche et je suis sorti. Depuis, je fais super attention avec les pots de moutarde en verre. Par chance, ce n’est pas moi qui range les bouteilles, c’est Manu. Il est grand, avec des épaules très larges. Il a du succès avec les clientes. Il dit que Casino, c’est le super plan pour draguer. Manu m’appelle toujours « Charles de mes deux ». Au début, ça m’énervait. Maintenant, je m’en fous. Ça ne sert à rien que je m’énerve, de toute façon. Il est beaucoup plus fort que moi et il a des copains qui viennent le chercher à la sortie du travail.
Avec ma mère, on va souvent au cinéma. On voit toutes sortes de films. Il y a de très belles femmes dans les films. Je me souviens quand on est allé voir Le Hussard sur le toit avec Juliette Binoche. J’ai beaucoup aimé, surtout quand elle attrape le choléra et qu’il la frotte toute la nuit. Elle est toute nue et elle est si blanche qu’elle est presque bleue. À un moment ses lèvres sont noires. J’ai cru qu’elle allait mourir à ce moment-là. Mais ça s’arrête et on les voit le lendemain matin se réveiller ensemble. Elle est vivante. J’étais presque sûr qu’elle n’allait pas mourir mais j’ai eu peur quand même. Elle est belle Juliette Binoche, même bleue avec des lèvres noires.
Mon père a quitté la maison il y a trois mois. Maman m’a dit qu’ils ne s’entendaient plus, mais moi, je les ai entendus le soir avant que mon père s’en aille. Ils étaient dans le salon et ils parlaient doucement. J’étais derrière la porte, comme je faisais quand j’étais petit et que j’avais peur de dormir.
Ma mère disait :

- Ça ne peut plus durer, je préfère que tu t’en ailles.
Mon père a répondu :

- Tu sais très bien qu’on ne peut pas faire autrement. Tu ne peux pas assumer Charles toute seule.
Ma mère a crié :

- S’il te plaît, ne parle pas d’assumer quoi que ce soit. Tu ne lui accordes pas un regard, tu ne supportes même pas qu’il s’approche de toi…
Et elle s’est mise à pleurer comme une madeleine. Je suis remonté en vitesse dans ma chambre. J’ai entendu la porte du salon claquer. Le lendemain, mon père n’était plus là.

Je n’aime pas que ma mère pleure parce qu’il faut être deux pour m’assumer, mais je suis content. Même si ma mère n’a plus envie d’aller au cinéma. Même si on va bientôt devoir changer de maison. Même si mon père est parti parce qu’il ne voulait pas que je m’approche de lui.

Les lèvres de Juliette
Le Matricule des Anges n°33 , janvier 2001.