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Domaine français Une impitoyable beauté

novembre 2002 | Le Matricule des Anges n°41 | par Richard Blin

Cérémonial d’amour et de sang, fusion d’âme et de chair, de mythologie et d’hagiographie, Claude Louis-Combet poursuit son entreprise de transfiguration.

À qui voudrait découvrir l’œuvre de Claude Louis-Combet, la lecture des cinq nouvelles que regroupe Transfigurations serait une excellente initiation. Mieux même, un baptême, une immersion dans un univers hypnotique hanté par la misère des corps que tourmentent la tentation, comme par les figures de la sainteté en proie aux affres du désir. Un univers de la perdition sans fin dans la forêt des interdits mais qu’éclaire un sens de la pureté qui n’a d’égal que le ressassement mélodique de la joie suppliciante. Sur fond de frémissements d’infini et d’extases goûtées au plus proche du maléfique, ce n’est que foudre longuement incantée, oraison de chair et de feu, conjuration d’angoisse et d’exaltation se déployant en bouquets d’écume jusqu’au plus lumineux de l’ultime éblouissement.
Cérémonial ou mise à mort dont chaque nouvelle est particulièrement représentative, mais dont la première (Crucifixa) est peut-être la plus emblématique -véritable danse sacrificielle dont l’écriture épouse l’évidence et le secret, l’émotion et la musique, en une chorégraphie à fleur de chair qui dénude autant l’âme que le corps. Épopée de la féminité écartelée en quête du chemin de la félicité suprême, comme dans Passion de Maure et Timothée ou dans Madeleine au sang, du nom de celle qui n’hésitera pas à pousser la croix jusqu’au cœur de ses entrailles. Si ça saigne et ça jouit, c’est toute honte bue, et transfigurée en beauté. Horreur et fascination se muent en grâce sur fond d’aspiration à l’indistinction fusionnelle de l’amour absolu (La Signature du corps), ou par-delà la pleine conscience de la déréliction (Le Mal de blancheur).
Il est bien certain que pareille intensité (plus de trente ans maintenant que Claude Louis-Combet écrit comme d’autres officient1) ne va pas de soi. Sur son pourquoi et son comment l’auteur ne cesse de s’interroger. L’Homme du texte réunit le dernier état de sa réflexion, qui porte autant sur les modèles de pensée que furent Platon, Nietzsche et Henri Maldiney (Stèle pour un homme à hauteur de son mythe est un magnifique hommage au maître et à celui qui sut remettre le corps au cœur du processus créatif), que sur la genèse d’œuvres récentes comme Blesse, ronce noire2 ou L’Âge de Rose3. Mais le plus émouvant, le plus passionnant aussi, touche à tout ce qui tend à cerner la spécificité d’une écriture et des liens quasi organiques qui l’unissent à l’existence à travers toute une circulation humorale et des transports d’émotion dont les pages titrées De la littérature dans sa hâte et de l’écriture comme expédient (pages qui s’ombiliquent dans le constat qu’« il y a une véritable instance d’horreur dans la passion des lettres ») pourraient être la magistrale introduction.
Mélange de mysticisme, de sacralité cosmique, d’aspiration à l’unité androgynique, et de confrontation à la loi, l’œuvre de Claude Louis-Combet est le fruit d’une seule et très longue phrase errante qui, après avoir occupé le vide d’une intériorité accueillante, s’avance sur la page comme en terrain découvert, et pour une traversée plus qu’aventureuse vers l’inconnu. « J’écris pour ainsi dire les yeux fermés. (…) La phrase parle de ce que j’ignore. Elle raconte une histoire dont je suis le produit passif et l’impuissant témoin. Elle révèle ce que je me suis toujours gardé d’avouer. Elle se construit contre moi, me poussant dans le dos, comme une prolifération goyesque, sans visage nommable, et d’une méchanceté pathétique. Ma part mauvaise s’est frayé ce chemin ». C’est ainsi que rien n’est jamais dit de ce qu’il fallait, et que s’impose le sentiment que tout ce qui a déjà été fait est « miné et quasiment annulé par la puissance d’emportement de ce qui ne peut pas être dit ».
Ce sentiment d’être resté en deça de son projet teinte la réflexion de mélancolie. Eh oui, si tout ce qui a été dit « sous le couvert de la fable, n’était rien de plus que divertissement, manière de fuite devant un rendez-vous avec soi-même, beaucoup plus grave et fondamental ? » Et L’Homme du texte de tourner autour de ce noyau d’inavouable, de ces tentatives avortées qui disent, paradoxalement, « autre chose que ce qu’il fallait dire afin de mieux dire ce qui ne pouvait être dit ». Alors, à notre tour, on a envie de dire à Claude Louis-Combet que ce sont peut-être elles qui font la grandeur et la beauté si singulière de son œuvre. Que cet inavouable, il l’a magnifiquement orchestré en d’inoubliables scènes fantasmagoriques qui donnent justement à voir ce qui coupe la parole. Que son œuvre n’est que la lente hémorragie d’une inguérissable blessure, et que ses mots sont le sperme d’une âme divinement sensible aux vertiges et aux voluptés des flamboyances du désir. Et qu’on ne peut que l’en remercier.

Claude Louis-Combet
L’Homme du texte
305 pages, 18
Transfigurations
145 pages, 13,50
José Corti

1 voir Lmda N°19 (mars-avril 1997)
2 José Corti, 1995
3 José Corti, 1997

Une impitoyable beauté Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°41 , novembre 2002.
LMDA PDF n°41
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