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Nouvelles Ali Baba ou le désamour (nouvelle d’Edith Sachs)

novembre 2002 | Le Matricule des Anges n°41

Née en 1943, Edith Sachs vit dans la Drôme. Sa nouvelle a été primée cette année lors du concours organisé par la librairie La Mandragore à Chalon-sur-Saône dont Le Matricule des anges est partenaire.

- Les enfants ? Ils sont en vacances ! Elle guette sa réaction derrière le rempart de ses bras.

- Dommage ! Mais tu as bien fait !
Il sourit de tout son visage ainsi qu’un enfant avec cette pétillance dans les yeux qui avait fait craquer Mauricette dix ans plus tôt. Elle laisse tomber ses bras. Etonnée : il y a de la lumière dans le regard de Léon, les vibrations de sa voix sont en train de mûrir en elle comme un beau fruit au soleil. Alors elle souhaite comme autrefois déchiffrer des mélodies, lui au banjo, elle à la flûte. Quand ils jouaient, ils partaient dans un monde nouveau. Ils se sentaient légers dans des lueurs de printemps, fluides comme l’eau claire. Les musiques contenaient tout, jusqu’au glissement des gestes lourds, sensuels, mêlés de réserve pudique. Leurs joies étaient éternelles. Ce soir, elle sent venir la soif d’alors, la tendresse aiguë, la jeunesse et la ferveur de leur corps. Mai crisse sous sa peau. Léon sourit.
Brusquement, Mauricette laisse en plan ses souvenirs. Elle se dirige vers la pièce voisine d’une démarche qu’elle espère assurée : « J’ai préparé tes affaires. » Il la suit, décontracté : « On pourrait discuter un peu. Fais-nous un café. » Posée sur ses nippes et ses bouquins, la guitare. Il s’en empare, se laisse aller à des accords folks ou jazzy. C’est bon. ça les entraîne loin dans un univers sensible. Ses doigts sur l’instrument sont généreux comme sur le corps d’une amante. Mauricette emplit les tasses de café brûlant, les volutes s’enroulent autour des notes. Ces instants se logent dans son cœur malgré la buée de doute qui se love dans ses replis, une crainte qui la garde en éveil : sous la barbe à la Che Guevara un sourire. Onctueux.
La dernière note s’est tue. Le silence s’est installé. « Il est temps de t’en aller » souffle Mauricette. Léon s’amuse « On n’est pas bien ensemble ? » Il éclate de rire. De nouveau une flammèche faseille dans son œil. « Tout est dit je pense ? ». Il blague « Non non tout reste à dire ! » Qu’a-t-il donc, aujourd’hui ? Elle a appris à se méfier. Pour un peu, elle mettrait son visage à l’abri des coups. Sincère, ce ton ? Trop doucereux sans doute ? Mais oui, elle en est certaine c’est elle qui voit le mal partout… Oui, oui, il est sincère… Comme toujours, elle se jette dans l’espoir. Elle efface le passé et croit en leur vie chaude parce qu’elle a encore envie de l’aimer.
Pourtant, ce jour est le dernier après dix années d’existence commune. Cela avait commencé comme dans les contes. Ils s’étaient rencontrés au fond de leur impasse. Ils étaient paumés lui enfant de l’Assistance avait bourlingué de foyer en placement de fugue en punition elle avait eu une enfance brutale tous deux étaient plaies béantes et malgré tout ils avaient réussi à cacher des enthousiasmes maladroits et transportaient en eux un monde illustré fin délicat beau. Ils étaient sûrs de ne s’être jamais cherchés mais de s’être attendus depuis des siècles. Ils s’étaient liés d’un amour joyeux nourri du don de l’autre. Ils se créaient à chaque instant. Aussi, comme diraient les récits qui commencent mal et finissent bien : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

À-t-on idée de telles sornettes ? En vérité, moi, l’araignée, je vous le dis, c’est à partir du mariage que l’intrigue se tisse. Croyez-moi, je connais les méandres des hommes et c’est à cause de ça qu’ils me détestent. Tenez, par exemple Ali Baba. Vous vous rappelez ? Il s’était emparé du trésor de la caverne-césame. Les quarante voleurs voulaient occire Ali pour récupérer leur grisbi. Ils se cachèrent donc dans des tonneaux qui devaient lui être livrés… La jeune servante les repéra : de l’huile bouillante versée sur eux, les voilà morts et Ali Baba riche. « La futée ! » se dit Ali et il l’épousa. Aïcha pensait « Finis les pieds nus, finies les raclées, je suis une dame. » Lui possédait les biens les plus précieux du monde : des bijoux et une femme. Ses habits richement décorés seyaient à son teint empourpré. Aucune ombre de souci ne remontait de son âme. Il gardait seulement la position à demi couchée, la seule possible pour son auguste personnage. Elle l’engraissait de mets bien plus savoureux qu’auparavant, accourait au moindre appel : « Ce soir me viennent les émirs. J’ai invité des musiques. Charme-les de tes danses, mon tendre ciel. » Relevant les coussins sous la tête de son époux, elle implorait : « Mon mari mon maître m’autorisera-t-il à acheter ce tissu de soie d’Inde avec le bracelet d’émeraudes et de rubis ? » Ali soupirait « N’as-tu pas assez ? » Elle prenait un air tendre, le baisait au front. Il cédait avec chaque fois un peu plus d’aigreur : cette petite garce, sortie de la servitude grâce à lui, était si avide du bien des autres ! Et même pas capable d’enfanter ! Pourtant, il l’honorait d’une attention qui n’avait d’égale que sa vénération pour son magot. Le soir, devant les pique-assiette, elle dansait. À nouveau seuls, tard la nuit, il exigeait sa chairamour, pétait, rotait et ronflait.
Il lui arrivait de sortir. Il confiait le pactole à Aïcha en prenant soin de verrouiller la porte pour l’empêcher de s’enfuir : qui peut faire confiance à une rusée ? Puis il paradait jusque dans la médina où il s’ennuyait vite : sa femme et l’or s’étaient-ils bien gardés ? Aïcha l’attendait, déférente « Tu m’as manqué, mon cœur. » Il chavirait « Ma tourterelle » frémissant au contact de la chair vivante d’où montait un parfum qui n’appartenait qu’à elle, le parfum de la soumission. Ne s’y mêlait-il pas quelque fragrance de rébellion ?
C’est vrai, elle rechignait de plus en plus aux tâches quotidiennes. A-t-on jamais vu femme de son rang parée de perles et de sequins d’or, drapée de voiles rares et de velours chatoyants s’esbigner comme domestique de bas étage ?
Quand elle allait à la fontaine -convient-il à une femme de pacha de porter de l’eau ? -elle refusait de mettre son vieux tchadri. Elle préférait la fine soie qui soulignait ou dissimulait au gré de la marche sa silhouette harmonieuse provoquant les regards. Il se mettait en colère. Elle posait les mains sur sa bouche et le pressait sur sa poitrine : « Mon lion, ne te fâche pas. Qui crains-tu puisque c’est toi qui rends la justice et punis les envieux ? N’as-tu pas confiance en moi ? »
Mais le doute grinçait, le cœur d’Ali se fermait à triple tour comme on ferme la fenêtre avec un lourd volet. Il interrogeait l’azur infini d’où descendaient les cris des oiseaux annonciateurs… de quelles nouvelles ? Il lui prenait le besoin de la battre, se rappela le proverbe : « Bats ta femme tous les matins. Si tu ne sais pas pourquoi, elle, le sait. » Il la battit. Aïcha tenta de résister, prit l’habitude de cacher son visage derrière ses bras. Un soir, elle se décida, fit tomber quelques gouttes d’élixir dans le thé pour rendre profond son sommeil. Quand il s’endormit, elle s’empara des clés et s’enfuit avec le butin.
Chienne ! hurla Ali au comble de la colère. Il ne savait pas quoi regretter le plus du trésor ou de la femme. Chienne, je te tuerai ! Il partit à sa recherche avec, vissée au corps, une haine si forte qu’elle ressemblait parfois à de l’amour.

Ahih ! Ahih ! Qui de l’homme ou de moi est le plus noir ? interroge l’araignée avec un rire sardonique.

Mauricette et Léon avaient bien assez souffert dans leur jeunesse, leur rencontre était un havre paisible. Ils s’aimaient sans ponctuation respiraient d’un souffle unique. Ils se marièrent. Ayant connu le pire ils s’embarquèrent pour le meilleur. Ils jouaient au papa et à la maman comme les gosses préparaient la dînette mangeaient assis sur le sol les assiettes posées sur un cageot caché sous un tissu orange à deux on sortira de cette panade à deux rien d’impossible ils couraient les vitrines choisissaient des meubles dans leur tête à leur retour les disposaient dans l’appartement puis ils se blottissaient sur le matelas de récupération avec des espoirs plein les rêves.
Ils ouvraient leur porte à un large cercle d’amis intellos rebelles parleurs ou bonimenteurs prêts à en découdre à toute heure du jour ou de la nuit. Dans des ambiances Dylan, Ritsos, Michaux, Césaire, avec les mots et musiques aiguisant les utopies euphoriques ou paresseuses, ils refaisaient le monde, les canons se taisaient, les peuples n’avaient plus faim. Toute idée était d’emblée respectable, respectée, disséquée, devisée. Une récréation créative, un Saint-Germain-des-Prés à petite échelle. Mauricette distribuait avec largesse les plats préparés à l’économie. Les discussions s’étiraient jusqu’aux bâillements, lentement chacun frayait sa place sur le dalami où il finissait par s’endormir.
Mauricette s’empiffrait d’extase. Avait-elle fantasmé sur ces dames tenant salon ! Et la voici, elle, la traîne la faim, la glaneuse de bonheur, au centre des pulsions artistiques et philosophiques avec droit de citer. Boulimique de l’air du temps. L’époque trinquait avec les changements indispensables à la société et elle, en ce mai 1968, en faisait partie.
Elle espérait des réunions vives, contradictoires aboutissant à des actions, une sorte de passionaria collective. Mais les discussions s’éternisaient, reprenaient sans fin les chemins sans issues. Elle avait l’intuition qu’ils tournaient en rond avec une frénésie linguistique fort éloignée des réalités. Elle se décevait en se laissant droguer par les paroles, les soliloques, les poésies. Quelques vibrations musicales la tiraient de sa léthargie mais elle finissait par céder à leur bercement et sombrait dans une profonde lassitude.
Après ces longues soirées Léon ne la touchait presque pas. Ou d’une étreinte accélérée qui laissait Mauricette mal à l’aise. Aux soupirs rassasiés de Léon se mêlaient des images qu’elle n’arrivait pas à chasser. Elle voyait glisser sur elle les yeux lubriques de Félix ou Bertrand, vautrés dans son séjour, quand elle se trouvait seule femme au milieu de leur cercle mâle. Il lui semblait que ces envahisseurs lui volaient son intimité la plus secrète. Puis Léon s’endormait. Elle se demandait si elle pourrait longtemps accepter un rôle d’objet alors qu’à la face des autres il clamait l’avenir libéré de la femme.

Elle les recevait avec moins d’enthousiasme, refusait de se lever quand ils arrivaient tard dans la nuit. Elle les entendait deviser. Parfois, lorsqu’il n’y avait que des hommes, leurs voix devenaient grasses d’un contentement excité. Dans leur regard devait briller cet air de triomphe qu’elle avait surpris lorsqu’elle était seule avec eux. Ces soirs-là, quand Léon venait la rejoindre, elle faisait semblant de dormir. S’il lui prenait faim, il la caressait jusqu’à sa reddition qu’elle offrait avec réticence. Lui voyait dans ses dérobades des coquetteries de femme.
*Depuis que Mauricette ne les accueillait plus avec diligence, ils désertaient. Un silence nouveau l’habitait : elle attendait Léon. Il restait ouvert en elle, son beau visage brun comme le seul lien avec une existence possible, une histoire qui devait durer. Mais son attente se changeait en épuisement. Leur couple se distendait. Ils s’éloignaient lentement sans qu’il puisse en être autrement, leur vie n’était qu’une série d’instants volés rarement partagés. Certaines fois, quand il rentrait, il exigeait d’elle des satisfactions débridées. Elle se révoltait en silence, finissait par céder sans parole. Elle méprisait ensuite son acceptation et la volupté qu’elle y trouvait. Comme dans son enfance, lorsque son père la battait ; lorsque ses cris attiraient les coups comme une promesse pour exister.
Plus tard, alors qu’elle était enceinte du premier, une indulgence nouvelle s’empara Mauricette. Elle chassait ses craintes et la voix hargneuse de Léon : « Je ne suis pas prêt pour un enfant. Passe le à la moulinette. » Les mots étaient tombés secs. Elle avait sangloté en dedans, ses yeux étaient restés secs. Puis elle avait repris confiance : le bébé saurait réensemencer l’avenir. Il effacerait les outrages et rendrait la puissance illimitée au besoin de bonheur. Vivre et enfanter ne pouvait être qu’un même verbe qu’ils allaient conjuguer à trois.

Dernière journée face à Léon, venu récupérer ses affaires. Elle oscille entre rancœur et ferveur à cause de cette répugnance qui lui revient en un jet nauséabond. Tandis que lui se fait si tendre qu’elle se sent faible comme à la première rencontre, avec un plaisir complexe où interviennent pudeur et honte, honte d’avoir, en pleine journée, le besoin impérieux de percevoir sa puissance virile et de voir son visage défait par sa soif d’elle ; honte d’avoir rejeté dans une mémoire lointaine la fureur brutale les rentrées éméchées qui éveillaient en elle des désirs meurtriers. Elle perd devant lui toute lucidité, battue d’avance avec un profond sentiment de vacuité. Elle tombe à nouveau dans le gouffre insondable où l’attend son passé.

Elle avait eu un premier enfant, puis un second. À chacun, elle avait espéré des retrouvailles au-dessus du couffin. Elle avait voulu croire les vieilles femmes de son enfance : le plaisir, les « héritiers » voilà ce qui « retient » l’homme chez lui. Que nenni ! L’homme est lâche pensa-t-elle plus tard, il ne sait que fuir ! De fait, Léon s’était déniché un hobby à l’écart de la foule et des mots : la pêche. Leur couple aurait peut-être pu grandir s’ils s’étaient écoutés ; si, jour après jour, ils avaient su être attentifs à leur silence réciproque. Ils étaient trop intransigeants. Ils vivaient dans leur solitude qui cassait d’avance leur avenir commun.
Léon s’en allait vers le royaume des truites et des ombles chevaliers. À leur contact il oubliait l’amertume, se libérait des angoisses. Il découvrait une plénitude à tromper le poisson pour mieux le surprendre. Le temps ne comptait plus. Seulement la nature, l’eau. Et rien. Quand il revenait, il ne supportait plus les larmes ni les reproches il voulait jouir d’une femme fraîche comme la rivière qu’il venait de quitter il cherchait des bonheurs simples comme une pêche sur la chaleur d’un sein il ne comprenait pas pourquoi ces simples souhaits déclenchaient des accès de colère et de désespoir il ne souhaitait qu’un repas frugal mais gentil et un juste repos. Pourquoi donc les femmes sont-elles si compliquées, soumises aux horaires, au convenu ? À force, il ne se contrôlait plus, vengeait sa frustration en la tapant puis déguerpissait en claquant la porte.

À chaque naissance, Mauricette s’était émerveillée, et regardait devant elle avec plus de confiance. Elle percevait toute la profondeur de l’enfance, y puisait une force neuve. Elle devenait mère et se découvrit femme grâce à eux. Pourtant, elle restait souvent désemparée surtout lorsqu’ils pleuraient. Elle les serrait contre elle, les embrassait, les berçait. Elle se démenait pour apaiser les sanglots. Il lui arrivait de mêler ses larmes aux leurs, son impuissance à consoler la troublait. Avait-elle donc un mauvais fluide ? était-elle cet être dénaturé incapable d’aimer dont se plaignait Léon ? Il fallait se rendre à l’évidence, elle ne savait pas s’y prendre. Léon lui, lorsqu’il était présent, prenait l’enfant qui se calmait presque aussitôt. Mauricette ajouta la jalousie à ses griefs. Il trouva là un nouveau motif pour la battre. « Et pourtant, ils ont été moi, nous nous sommes préparés neuf mois, nous nous sommes apprivoisés au premier cri. Lui était encore absent et il ne vous a rencontrés que bien après votre venue. » Elle était seule, si seule avec les yeux basculés sur la nudité de son être branlant.

Comme tout cela est étrange ! Depuis le divorce, Mauricette a emprisonné et condamné à mort son hier. Désormais elle regarde devant elle. Elle sent une vitalité toute neuve qui la délivre de toute souffrance et donne un sens à sa vie. Oui, elle vit enfin en s’acceptant elle-même. Pour en faire don à ses enfants, veiller sur eux et les voir grandir. Cependant il a suffi d’un regard de cet homme haï pour qu’elle frémisse à nouveau comme une chèvre.
Elle détourne la tête et répète « Il est temps de t’en aller » « Pourquoi nous précipiter ? Ce soir est notre dernière rencontre. Ne gâchons pas ce moment » Cent ans de souffrance tremblent à l’intérieur de Mauricette comme si le poids de toutes les femmes maltraitées, voilées, bafouées s’était inscrit en elle. Il reprend le premier : « J’aimerais que l’on mange ensemble. Je partirai après. » Elle récupère son courage « Et après, tu pars… » Sa poitrine « tintamarre » il doit en entendre le boucan.
Mauricette s’affaire avec lenteur. Elle cache son angoisse sous une apparente indifférence. Il tente quelques plaisanteries qui floppent dans la lourdeur ambiante et se rabat sur sa guitare pour chanter les poèmes à Lou. Pourquoi une larme sur la joue de Mauricette ? Apollinaire Chants sans retour Solitude Regrets La vie La mort ? Elle s’affaire autour du frugal repas : salade il n’aime pas, petit reste de crème il adore justement il y en a très peu ça tombe bien il sera frustré il partira vite j’ai peur venez-moi en aide qui m’entend encore j’ai peur peur je suis seule sur la route… Le repas est une longue grisaille.

Léon l’épie en douce. Il la voit ronde, pleine, son visage irradié d’une lumière sauvage révèle sa générosité et une détresse toute féminine. L’a-t-il déjà vue ainsi ? Elle renferme les racines de la vie, un printemps surgit qu’il n’avait jamais remarqué. Il sent monter une sève méconnue depuis longtemps, une jeunesse dans son corps « Mauricette » gémit-il. Elle a un bref rictus « Va-t-en, je te dis » « Tu as peur ? » Il ricane sous cape mais prend un ton rassurant : ne pas la bousculer. Ce qui rend précieux l’amour, c’est le temps que l’on met à le conquérir. C’est une chasse et c’est une pêche et là Léon sait faire : d’abord choisir une ligne robuste et souple ; accrocher la mouche aux couleurs du temps fabriquée durant l’hiver ; remonter la rivière en coulant les pas sans bruit, repérer les abris sous les mousses au bord des grèves, balancer le corps en rythme, dessiner des arabesques avec le fouet pour que la mouche effleure l’eau juste où elle danse, ne pas se décourager si la truite est d’humeur vagabonde, attendre sa faim, relancer sans cesse, relancer encore jusqu’à la touche, ferrer, céder, remonter quand le poisson mollit, céder encore jusqu’à ce qu’il soit las de la lutte. Alors doucement le sortir pour le poser sur une couche d’herbes luisantes, le caresser des yeux, l’admirer, l’aimer. Léon sourit.
Il regroupe ses affaires. Il va partir. Il part. Il est parti. Mauricette respire. Bizarre qu’il ait si peu résisté. Elle cache son visage dans ses mains Déçue ? Soulagée ? Elle s’effondre un long moment avant de se préparer pour la nuit. En catimini, la bouche sèche comme si elle était observée.

Un frôlement dans le couloir, une sorte de respiration silencieuse, un glissement furtif. « Il y a quelqu’un ? » Aucune réponse. Instinct ou persécution ? Peur de la réalité ? Il faudrait allumer la lumière. Fuir ? Pour où ? Impossible de quitter l’appartement s’il est dans le couloir. La chambre ? II faut passer le couloir. La salle de bains ? C’est la seule pièce avec une clé. Elle y est, elle y reste. Son cœur sa tête battent la chamade. Elle n’ose plus respirer ça pourrait déclencher le pire… Un souffle derrière la porte -elle entendrait une fourmi tant ses sens sont exacerbés. Le bec de canne s’incline doucement. Une poussée, la porte résiste. Acculée dans le coin de la baignoire, la femme se cache dans l’abri dérisoire de ses bras. Une voix douce et rauque supplie : « S’il te plaît. Cette nuit. Pour reprendre une nouvelle histoire » « Menteur. Va-t-en. » Le silence se prolonge, tarde, douloureux « J’ai compris, j’abandonne, je pars réellement. » La porte d’entrée claque à nouveau.
Dedans ou dehors ?
Quelle question ! Elle a la réponse. Il faut pourtant s’extirper de cette situation. Tôt ou tard. Alors, mieux vaut maintenant. En automate, elle tourne la clé, entrouvre. Obscurité totale. Un souffle quelque part ? Aucun bruit ! Silence. Elle se précipite dans son lit, se rambarde sous ses couvertures. Guette. Guette encore ! Silence. Pourtant, il rôde. Lui ? Son fantôme ? Mauricette essaie de se raisonner. Ses sens la trompent, elle doit se calmer, voilà c’est fini. Il a bel et bien quitté l’appartement. L’affaire est close. Elle doit respirer, évacuer la folie, reprendre ses facultés. Elle aspire à pleine goulée, dégage sa poitrine oppressée. C’est une autre respiration qu’elle entend, un souffle sur sa figure, un rire silencieux qui s’égosille. Elle veut crier. À quoi bon ? Aucun voisin ne bougera. Pire, ils riraient d’elle. C’est déjà arrivé. Il est sur elle, bouscule l’écran des draps, s’incruste entre ses cuisses, se rue sauvagement dans son corps.
Mauricette est saisie d’une nausée au rythme des spasmes dans son ventre. Un instant plus tard une volupté cruelle submerge son dégoût. Elle se raidit. Léon éructe son contentement, s’habille déjà, et sort. Définitivement.
Mauricette gît, salie. Une immense aversion d’elle-même sans compassion pour sa faute, pour avoir ressenti le désir. Elle gît. Morte. Jamais plus rien ne sera. Elle avancera dans cette bauge désormais son horizon. Qui la croira. À qui se plaindre. Elle seule sera son propre bourreau. Et lui ? Pourtant, il faudra survivre. Survivre pour les enfants. Pour elle jamais.

Ahih ! Ahih ! J’ai oublié de terminer mon histoire, annonce l’araignée.

Un jour, affamé, harassé, Ali découvrit Aïcha enlacée à un jeune impudent. Le sirocco tournoya, les sables noirs envahirent ses entrailles. Autour de lui, l’univers racorni, broyait, déchirait, tuait… quoi ! un misérable profitait sans péril de ses biens ! quoi ! une midinette prétendait l’oublier ! le désert ne pardonne pas ! Il tâta le kriss à sa ceinture. Le châtiment serait juste, équitable, inéluctable. Il attendit la nuit. Les tua tous les deux.
Alors, un soupir troubla l’épais silence qui recouvrait le monde. Entre les coussins soyeux, un petit visage brun semblable à celui de Aïcha. Le gamin clignait des yeux et souriait. L’innocence apaise les orages, éclate en oasis limpides. Une trouée déchira la poitrine de l’homme fort. La pierre venimeuse de son cœur aride s’ébranla, une pluie d’amour le fertilisa. Ali caressa la joue chiffonnée de sommeil. Le petit éclata d’un rire-grelot puis, avec une confiance épanouie avoua : « j’ai faim ». Un éclair embrasa le souvenir de l’homme. Il avait eu faim dans une vie lointaine. Lui reviennent des bouquets de souvenirs hors du temps. Là est sa vérité. Désormais, il y puisera les ressources pour renaître.

Il aperçut une chèvre, tira son lait et le tendit à l’enfant : « Comment t’appelles-tu ? » « Ali ».
Ainsi Aïcha l’avait prénommé Ali. Comme lui. Elle ne l’avait pas oublié, elle l’avait sûrement aimé. Lui était resté aveugle, n’avait regardé que son plaisir. Il avait laissé s’échapper le plus doux des trésors : l’amour du prochain. Allah pardonne-moi ! sanglota Ali.
Il prit l’enfant sous son aile, fut à la fois son père et sa mère. Quelquefois, il se troublait devant les boucles brunes du jeune, devant ses yeux noirs comme une lumière au milieu de la pièce. Sa mère survivait en lui et Ali qui portait un peu plus lourdement sa faute. Il mit de côté assez d’argent pour assurer l’avenir du petit, donna le reste de son funeste trésor à des œuvres charitables. Puis il reprit son métier de cordonnier. On l’entendait parfois chanter pour la joie de Ali le Petit. D’autres fois, on le voyait porter son regard vers le ciel. Une ombre passait alors sur lui : Il entendait Aïcha l’appeler.

Ahih ! Ahih ! Chez les humains, il est long le chemin du pardon ! Il est semé d’épines celui du repentir ! Plaignez-les, mes sœurs !

Edith Sachs

Ali Baba ou le désamour (nouvelle d’Edith Sachs)
Le Matricule des Anges n°41 , novembre 2002.