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L'Anachronique Lo(s)er

janvier 2003 | Le Matricule des Anges n°42 | par Éric Holder

Retour du 48, deux mois, sur les chemins quasiment chaque jour. Du nord (la Margeride) au sud (les Cévennes), d’ouest (Haut Allier, Chassezac) en est (l’Aubrac, les Causses). On hésite à appeler cette région Le Gévaudan, une notion imparfaite, réductrice, et il conviendra de préférer à ce mot de « région », celui de « pays », un pays forclos comme peu d’autres dans son découpage administratif. Nul n’en a mieux parlé, à ma connaissance, que Renaud Camus, dans Le Département de la Lozère. L’ouvrage, quoique publié en 1996, chez P.O.L, semble en voie d’épuisement. Le distributeur fait dire qu’il a disparu. On ne le possède ni à Marvejols, ni à Mende (la « Capitale »). Quelques personnes, là-bas, n’en parlent qu’avec une sorte d’arrière-goût, de talent qu’on reconnaît avec difficulté. On vous en détourne un peu d’abord. Le souvenir qu’en garde madame Raynal, libraire sous la cathédrale, tient à Renaud Camus lui-même, venu pour une signature, et qui lui a acheté un stylo-plume, un flacon. Elle s’écrie : Il le trempait dans l’encre !
La plus fine. Tout est là : « Avec soi-même il faudrait toujours vivre, et quel que soit son âge, comme si l’on devait bientôt se quitter. De se voir exempté des vilaines familiarités, ce commerce toujours délicat serait grandement facilité, et aussi ennobli. Quant aux occasions de rester seul à seul avec soi-même, le sort en est d’une prodigalité rare, sur l’Aubrac. » Et, plus loin : « La Lozère a commencé de me fasciner, enfant -lorsqu’on apprenait encore les départements, dans les écoles-, parce qu’elle était toujours moins que tout. À mille lieues des vulgaires records elle les battait tous, cependant, mais en les inversant : département le moins peuplé de France, plus faible densité au kilomètre carré, plus petit chef-lieu, plus petite sous-préfecture, etc. (…) Le lieu de toutes les aventures, sans doute : mais ce que l’enfant ne pouvait pas savoir, ou qu’il ne faisait que pressentir obscurément, c’est que ce seraient surtout des aventures de l’âme ». On m’assure, par ailleurs, que la Lozère est le département le plus perpétuellement haut, c’est-à-dire élevé en quelque point qu’on s’y trouve. C’est de fait qu’on y gagne en altitude.
Il semble qu’il faille une qualité de rêverie particulière pour cheminer longtemps en dessous des puechs, sur des plos et des rons, pour vouloir éprouver le vent sur les steppes hachurées par les graminées, rompues de blocs mégalithiques, entre les troncs des conifères qui descendent la Margeride, pour vouloir restituer ça. Renaud Camus, donc, mais j’ai découvert dans un ouvrage trop aidé par des instances certains textes de Bon, de Michon, de Bergounioux. Gil Jouanard se cache là-dedans. De Bergounioux, il faut encore recopier ceci, qui est on ne peut plus tiré au cordeau : « On souffre, en haut, d’un excès de lucidité. On voit. Rien, ou presque, ne vient atténuer la perception immédiate qu’on a de notre condition. Le monde sensible, réduit à sa plus simple expression, est immédiatement intelligible. Il n’y a pas loin à chercher derrière les apparences. Le Causse nous livre sans douceur ni détours l’essence de notre être : un instant passé dans la lumière qu’attestera, peut-être, une cendre impalpable dont s’amusent les vents ». Je n’ai pu me procurer, cette fois, un troisième livre, et qui avait paru dans la même collection que le précédent. Je le regrette. Autin-Grenier, paraît-il, y signait une contribution.
C’était étrange de songer là-bas, en haut des plateaux, aux écrivains qui, s’étant frottés à l’impalpable omniprésent, avaient tâché de l’attraper. Si je m’incluais dedans, moi qui au même moment envisageais vaguement d’écrire, un jour, ça faisait beaucoup de « Moins-que-rien ». Trois auteurs sur sept. Encore le nom du roi flânait-il non loin de nous, comme une sorte d’étoile, avec un fort pouvoir attractif. Je crois qu’il faut que je rappelle l’histoire des « moins-que-rien » (j’enlève la majuscule). Fin 1997, quelques mois après la parution de La Première Gorgée de bière, Bertrand Visage, fraîchement arrivé à la rédaction en chef de la très vieille N.R.F., flaira quelque chose. Il l’exprima comme il put, avec ses mots à lui, mais enfin, il parvint à réunir au sommaire de la revue Philippe (Delerm), Pierre Autin-Grenier, François de Cornière, Gil Jouanard, Jean-Pierre Ostende et moi-même. Il prit la porte, j’espère que ce ne fut pas en partie à cause de nous. Il ne se trompait pas en citant quelques-uns de nos aînés, Cingria, Follain, Réda ; il se plantait en écrivant que nous ne nous connaissions pas les uns les autres. Pour moi, il avait omis de placer au centre de la galaxie irrégulière l’auteur des Vies minuscules, Pierre Michon, et d’autres manquaient : Jean-Claude Pirotte, Pierre Bergounioux, justement, Ludovic Janvier. Enfin, étincelants à la périphérie, aînés d’un autre genre : Nicolas Bouvier -il vivait encore-, Jean Rolin.
Cela faisait un peu de temps, à mon avis, que quelqu’un attendait un truc pareil à portée, pressentant la lignée à force d’aimer lui-même Jaccottet, Roud, Perros, un journaliste qui, ne pouvant provoquer notre rapprochement, devait parfois soupirer que nous soyions tous si timorés, Jérôme Garcin. Le premier janvier, il bloqua les pages « Livres » du Nouvel Observateur, six en tout, pour plonger sous la loupe une demi-douzaine d’insectes affolés.
Dès lors, ce fut le barouf.
Je crois qu’Autin-Grenier, dit la-terreur, monta le premier au créneau, une longue lettre sur l’air de, Ah ! mais dites donc, vous ne croyez tout de même pas que j’élève depuis ma naissance une stèle à Durruti, que je tutoie les nuages en pissant sur les concombres et le CAC 40, tout ça dans la banlieue du trou de Carpentras, pour me laisser embrigader, à mon âge ! Vive l’Anarchie, nom de dieu ! D’autres journalistes, qui croisaient habituellement au large, affairés autour d’on ne sait quoi, Chandernagor, Le Carré, vinrent tâter du bout du doigt l’étoffe des « moins-que-rien ». Il n’y avait vraiment rien, on y voyait par transparence. Ils s’en allèrent comme de gros poissons déçus, l’œil fermé au-dessus des lèvres qui laissaient échapper, bop, une bulle grise, une arête de sardine, leur article. De jeunes professeurs m’écrivent encore à ce sujet, se peut-il que nos silhouettes, se détachant en plus grisées par temps de brouillard, rôdent autour des mêmes ruines ? Le plus triste de l’affaire (nous sommes toujours à deux doigts de disparaître) est que le voile ôté à quelques-uns les ont fait se taire. Je sais que François de Cornière n’écrit plus depuis. Cela fait un temps que je n’ai rien vu passer de Jean-Pierre Ostende. Enfin, un pamphlet récent nous a démontés un à un, longuement, un travail universitaire signé Pierre Jourde. Il faut se méfier du Pierre Jourde, je dirais qu’il faut s’en méfier surtout dans ses attachements. Il fait irrésistiblement songer à un copain d’enfance que ses bras empêtraient, ou bien c’était qu’il riait trop fort, on ne pouvait pas aller dans les lieux publics avec lui, on le voyait souvent marcher seul à grandes enjambées, les jours de vent, les yeux enfoncés sous les orbites -mais franc, mais partant.
La brume s’épaissit autour de nous, ce n’est pas si mal. On s’interpelle, non loin du bord du plateau, avec des voix enjouées et ouatées. Quel désert, quel confin.
Il y en a un qui ne va pas être content, c’est Pierre Autin-Grenier. Je ne parviens pas à l’imaginer autrement qu’en Pissarro. Il vient de publier une œuvre maîtresse, le haut du pylône, L’Éternité est inutile, chez L’Arpenteur. On n’a jamais vu pareille allégresse dans la décrépitude. Jouissif. Peut-être convient-il, aussi, de le lire depuis la même terre, près des frontons de maisons tombés dans l’herbe. En Lo(s)er.

Éric Holder

Lo(s)er Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°42 , janvier 2003.