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Domaine étranger Droit vers l’abîme

mars 2003 | Le Matricule des Anges n°43 | par Richard Blin

Dans la lignée de Joyce et de Beckett, la rumination lente et soliloquée des pensionnaires d’une maison de retraite. Féroce et hilarant B. S. Johnson, qui se suicida en 1973.

« Comédie gériatrique » indique la couverture. Sauf qu’une comédie est censée déboucher sur une fin heureuse… Alors on songe à cette réflexion de Beckett dans L’Innommable : « C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c’est la fin qui est le pire ». Nous sommes dans une maison de retraite. Ils sont huit, huit vieillards menés à la baguette par une infirmière-chef despotique, vénale et quelque peu lubrique. Huit, nus devant des loups. On ne connaît d’eux que ce qu’en dit la fiche qui les présente : nom, âge, état de leur cinq sens et note obtenue à un test de sénilité correspondant au nombre de réponses exactes données à dix questions du genre « Où êtes-vous actuellement ? Comment s’appelle cet endroit ? Quel jour sommes-nous ? (…) Quel âge avez-vous ? Quelle est votre jour de naissance ? En quelle année êtes-vous né(e) ?… »
Chaque pensionnaire a droit au même traitement romanesque. Une séquence de vingt-et-une pages qui se déroule suivant la même chronologie. Chacun d’entre eux mange, chante, travaille, joue, fait un peu d’exercice, participe à une sorte de joute, et pour finir assiste au numéro de divertissement proposé par l’Infirmière-Chef en personne. Est ainsi mis en scène le processus intérieur ou le film mental -fait de sensations, de réminiscences, et de réactions plus ou moins épidermiques -déclenché par chacune des activités. En des monologues qui tiennent autant du soliloque que de la divagation, c’est à des déménagements d’âme qu’on assiste, à de la distillation de cancans, à des soldes avant fermeture totale, le tout sur fond de nostalgie amoureuse, de miasmes intimes, d’avanie ou de résurgences qui font la part belle aux désirs comme aux malheurs qui mûrissent le cœur. Tout ça clapote -entre plainte et beauté délabrée, routine et cruauté- dans un humour noir qui permet d’échapper au pathos nihiliste, tout en renforçant l’impact du ton lyrico-gâteux de ces tourbillons en bordure d’abîme, qui font parfois frémir tant se devine, ou s’affiche, le sadisme latent qui les sous-tend.
Ce dispositif, qui permet de multiplier les reprises, les variations, les jeux d’échos et de réverbérations, présente l’avantage d’agir à la manière d’un miroir tout à la fois déformant et exact où de pitoyables pantins, prisonniers de leur hébétude, parlent, pensent, évoluent -quand ils le peuvent encore-, sous la férule d’une Infirmière-Chef, véritable maître de cérémonie, n’aimant que son chien et n’hésitant pas à reconnaître qu’elle les dégoûte « afin qu’ils ne soient point dégoûtés par eux-mêmes. Je suis dégoûtante envers eux afin de rendre leur dégoût plus objectif, afin de le diriger à l’extérieur d’eux-mêmes ».
Typographiquement -et il faut souligner ce petit tour de force de la part d’une toute jeune maison d’édition-, la mise en page s’adapte aux morsures lentes de la dégradation physique, rend visible cette dissolution qui, passant par la perte de la mémoire, de l’audition ou de la vue, s’apparente à une inexorable marche au blanc, qui n’est en somme que la préfiguration du grand trou noir.
Cinquième roman de l’écrivain anglais Brian Stanley Johnson (1933-1973), R.A.S. Infirmière-Chef, qui date de 1971, est, dans sa forme comme dans son sujet, un livre hors-norme qui tient de la grande épave démâtée livrée au roulis fantasque de la rumination sénile. Une écriture à haute voix dont le phrasé louvoie entre rire et cynisme, décrépitude et aliénation. Un roman qui, osant regarder en face le mal de finir, le fait sans complaisance mais avec cet humour dont on a dit qu’il était la politesse du désespoir.
Un livre qui pourrait illustrer la boutade de Tristan Bernard disant que « la mort, c’est la fin d’un monologue ».

R.A.S. Infirmière-Chef
Bryan Stanley Johnson
Traduit de l’anglais
par Françoise Marel
Quidam éditeur
207 pages, 20

Droit vers l’abîme Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°43 , mars 2003.
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