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Intemporels Autour des rails

février 2005 | Le Matricule des Anges n°60 | par Didier Garcia

Un accident ferroviaire permet à Uwe Johnson d’évoquer les deux Allemagne et la complexité de l’âme humaine. Évocation façon enquête.

Conjectures sur Jakob

Uwe Johnson naît en 1934 en Poméranie. Après des études de philologie, il est exclu de tout service public et empêché de publier. Il passe donc en Allemagne de l’Ouest. En 1960, la prestigieuse maison d’édition Suhrkamp publie Conjectures sur Jakob, publication qui inaugure un brillant parcours littéraire, couronné par de nombreux prix et par la tétralogie Une année dans la vie de Gesine Cresspahl (disponible chez Gallimard), chantier sur lequel il travaille de 1970 à 1983. Après un séjour de deux ans aux USA, il devient conférencier à l’université de Frankfort, puis il meurt, en 1984.
Dans ce premier roman (adapté à l’écran par la télévision allemande), nous sommes en 1956, donc au moment des événements de Budapest. Son intrigue est des plus minces : Jakob a été écrasé par un train, dans une petite gare d’Allemagne de l’Est. Un accident quand même étonnant, puisque Jakob était dispatcher dans un poste d’aiguillage, c’est-à-dire « direction centrale, porte bouclée, droit de priorité sur toutes les lignes téléphoniques, penser vite avec précision, efficacité, tous les gars vous disent bonjour, même dans la rue, les heures supplémentaires, l’énervement ». Faut-il croire à l’accident ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un meurtre ? d’un suicide ? Aussitôt, le roman entraîne le lecteur dans une manière d’enquête, grâce à laquelle on observe tous les comportements de Jakob dans les dernières semaines de sa vie (seul, au travail, au restaurant, avec ses amis, ou en compagnie de quelques femmes). Si l’enquête ne semble jamais vraiment piétiner, elle ne paraît pas pour autant progresser. On a bien l’impression çà et là de lire les dépositions de certains personnages, avec force détails, comme dans les vrais romans policiers, mais deux cents pages plus loin, ni l’enquêteur ni le lecteur n’ont réellement avancé, et le roman se clôt sur les incertitudes avec lesquelles il s’est ouvert. La vérité est celle des faits, celle qui a été formulée officiellement : en cherchant à éviter une locomotive qui venait à sa rencontre, Jakob a été happé à contre-voie par une autre locomotive, dans des circonstances favorables à ce genre d’accident, à savoir brouillard épais et quasiment impénétrable. Favorables, sans aucun doute, mais Jakob traversait chaque jour les voies, et on le tenait pour le meilleur dispatcher… En matière de dénouement, c’est un peu faible. Mais c’est tant mieux : il ne pourra pas être dit que ce roman n’est qu’un roman policier. Et à vrai dire, il ne l’est pas du tout.
Qu’on ne s’y trompe pas, l’enquête n’est ici qu’un prétexte, une stratégie romanesque (au même titre que l’accident). Conjectures sur Jakob est un roman radicalement, impudiquement politique. Sa matière, c’est la coexistence des deux Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, et l’instauration du socialisme en RDA. Pour sa part, Jakob trouve que le socialisme ne fait pas grand-chose, ni pour lui ni pour les chemins de fer (entrée dans son deuxième plan quinquennal, la RDA se trouve en effet engagée dans l’édification de sa propre industrie lourde, au détriment notamment du matériel ferroviaire). À ses yeux, c’est donc tout sauf la panacée. Quant à la RFA, elle n’incarne pas vraiment l’eldorado que sa mère et sa meilleure amie lui ont tant vanté avant de l’abandonner à son destin en franchissant la frontière. De l’autre côté, en somme, il n’y a guère que du chewing-gum, des tomates, des westerns, des journaux ; on peut donc y lire le discours du Premier Secrétaire du Parti Communiste de l’Union Soviétique, mais c’est à peu près tout. Et on a l’impression que cela ne changerait rien à sa vie, que rien ne lui serait arrivé si l’Allemagne avait gagné la guerre, si la défaite n’avait pas engendré cette déplorable partition…
On sent bien qu’Uwe Johnson est un écrivain du XXe siècle, et qu’il a fait siennes les techniques du roman moderne (on a d’ailleurs comparé Conjectures sur Jakob au Cœur de pierre d’Arno Schmidt) : monologue intérieur, changements incessants de plans narratifs. Conjectures sur Jakob progresse comme il peut, au gré de paroles qu’il est parfois difficile de restituer au personnage qui les a prononcées, au gré de conversations qui s’interrompent brusquement et qui redémarrent quelques pages plus loin, comme si la mémoire du narrateur se remettait à fonctionner. Mais c’est surtout l’influence de Faulkner qui s’y fait le plus sentir. Avec toutes ses ruptures chronologiques, ses changements de points de vue, ce roman rappelle ceux du romancier américain, mais alors que Faulkner travaillait sur le livre dans son ensemble, s’appliquant à bouleverser l’ordre des chapitres, Johnson opère au niveau du paragraphe, associant sur une même page retours en arrière et anticipations, tout en multipliant les dispositifs énonciatifs. Au début, c’est déroutant. D’autant plus déroutant que certains personnages n’ont pas une identité très stable (enquête oblige). Puis l’on s’y fait, sans doute parce que la mémoire de chacun fonctionne ainsi, en colligeant des fragments de souvenirs, au mépris de toute chronologie.

Conjectures sur Jakob.
La frontiÈre

Uwe Johnson
Traduit de l’allemand par M.-Louise Ponty
Gallimard,
« L’Étrangère »
262 pages, 14,48

Autour des rails Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°60 , février 2005.
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