La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

L'Anachronique La salamandre

mai 2005 | Le Matricule des Anges n°63 | par Éric Holder

C’est remarquable, nous nous orientons tous, ici, vers l’Ouest, comme on se penche au bord d’un puits, ou bien en attendant qu’on nous délivre un message. « Votre avenir est proche. » Une statue équestre informe, mais compacte, aux bords passés à la craie blanche, vient de se glisser sur l’arrière-plan déjà gris du ciel, il va tomber quelque chose. Ou bien le feu qui couve dans cette direction teinte-t-il l’horizon en orange sarong, le soir, sous la découpe des palmiers, enflammant les esprits. Nous sommes beaucoup à être seuls, le soir, face à l’Ouest. Lorsque j’évoque la météo avec mon voisin, piochant son maraîchage, il semble même qu’il lui tourne volontairement le dos. Qu’il bouche un peu le trou de cette amphore par où tout nous arrive. Qu’il referme le placard sur une intuition qu’il a eue. Qu’il ricane. S’il n’y avait que les températures ! Mais le vent de l’océan pousse devant lui l’espoir, le courage, l’inconnu, la brutalité, il incite à l’élémentaire. Il fortifie les traits, esseule le caractère. Sa dictée, nous restons persuadés de ne pouvoir la transmettre. Trop intime.
La végétation, qui avait été malmenée à l’automne et tout l’hiver, renaît avec violence, dépêchant aux avant-postes l’ortie et la ronce, tandis que pour un prunellier tué, il en repousse dix. Les sentiers tracés dans la fougère font place aujourd’hui aux épineux. Je suis venu ici en emportant des méthodes de barbare, qui dégageaient la vue jusqu’à ce qu’elle devienne moche. Des agriculteurs venaient aux nouvelles, entre les tas de bois, ravis de l’effort, tragiquement frappés par la certitude que la nature reprendrait le dessus, serrant le bras, enfin, dans un geste qui consolait d’apprendre qu’elle gagne, pas nous. Elle aurait pu être méchante, vu ses moyens. Elle laisse des présents sous conditions. Un parterre de giroflées jaunes au lieu d’un roncier. L’herbe fragile autour des iris sauvages. Elle concède des territoires, propose de renégocier des frontières. Qu’est-ce que c’était que cette invasion napoléonienne ? Dans la région, petit, on me touche au bon endroit, au bon moment, avec l’outil qu’il faut, la main qui sait. Incline-toi. Apprends.
La manière de procéder résulte ici, en toute circonstance, d’observations accumulées par des générations de parents. Encore la plus récente y mêle-t-elle les siennes, élisant dans le progrès, non la pointe, mais le plus solide, le mieux approprié. Le temps n’est pas si loin qu’on fabriquait des charpentes planes à la perfection avec des poutres inégales et tortueuses. Par-dessus, un toit de tuiles dont aucune n’est semblable à l’autre, et qu’on jurerait, pour le coup, moulées sur les cuisses des Girondines. Je n’ai plus revu Lucien Cardin (futur héros d’anachroniques, je l’sens), né dans cette maison, depuis que j’ai tondu la pelouse au mois de février.
Ce savoir-faire médocain, cette maîtrise j’appelle certains de mes voisins « maître » sans beaucoup me tromper rend passionnante la moindre affaire courante. Quel que soit votre problème, étranger, nous allons le reprendre ensemble, reconstituer le chemin jusqu’à ce qu’un détail cloche. Le temps ne compte plus pareil, d’accord ? Je vous accorde le mien, en route pour une petite promenade, elle sera bénéfique pour vous. Inscrite au livre où il est marqué que de toute éternité, de toute évidence, les choses se sont enclenchées ainsi. Depuis que mon père, au moins, exerce, et son père avant lui, jusqu’aux fondements du métier. L’art du détail est un pléonasme, une tautologie. Tenez, voilà la solution. Il n’y en a qu’une. C’est la bonne.
Je tâche de me faire des amis, c’est-à-dire de ne plus éteindre brutalement toute conversation, en ville, rien qu’en paraissant. On m’autorise d’écouter, maintenant, à quarante pour cent. Encore cette proportion n’est-elle pas acquise : si je maîtrise le vocabulaire n’empêche que des locutions m’échapperont à jamais, qui peut dire ce que signifie « Tu as ressorti le muguet, ma pauvre fille… » ?, une scansion, qui met en lumière des lettres cachées et trouble d’une virgule l’intérieur des mots, vise à dérouter l’indiscret, et l’on vérifie, une malice dans le regard, que c’est réussi. Enfin, pour achever de troubler, des êtres qui se tutoient depuis l’enfance se vouvoient quatre mois par an, jouant aux visiteurs qui remplissent le pays.
Trouvé une jeune salamandre dans la maison, un des chats avait dû l’amener là à coups de patte circonspects les reptiles et les amphibiens constituent pour les chats des énigmes rapidement fatigantes. Elle m’a fait penser à nous, Delphine et moi, quand je l’ai remise dans l’herbe où elle s’est glissée, nue, vulnérable, à la merci des habitants du jardin. Saura-t-elle rejoindre un ou des congénères ? Quelle voie empruntera-t-elle, semée de rencontres, de coïncidences, d’aiguillages, avant de frayer avec son espèce ?
« Je prends les devants » a dit Delphine, éditeur système D., inclassable, qui noue des contacts hors la règle d’exploitation. Il n’est question que d’individus. Entiers. Se transmettant des uns aux autres une idée différente de vivre. Si j’ai posé la salamandre près du puits, Delphine doit être près d’une librairie il n’y en a pas, seulement des Maisons de la Presse, des bookstores… Aussi a-t-elle ajouté, en marge de ses publications, une carte du banc de sable, de la mer où nagent les loubines, de la presqu’île ôtée d’un rêve de châteaux, rendue à ses chablis, à ses mattes, à ses oiseaux et ses champignons. « Nous verrons bien » dit-elle encore, en endossant son cuir, prête à affronter les commerçants de la région. Ses cheveux préraphaélites mordent sur le col. Hey ! Je voudrais bien voir ça pour la première fois, z’yeux-bleu tirer un bord, son carton sous le bras, le bleu virer au gris profond moucheté d’or, cependant que la voix de basse…

La salamandre Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°63 , mai 2005.
LMDA papier n°63
6.50 €
LMDA PDF n°63
4.00 €