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Des plans sur la moquette Victimes des familles

juin 2005 | Le Matricule des Anges n°64 | par Jacques Serena

On dirait bien que de plus en plus de ligues de défense de ceci ou de cela, ayant sans doute peu à défendre en ces temps bien tièdes, en sont réduites à se chercher quelqu’un ou quelque chose à attaquer. Et, comme par hasard, ça retombe sur des artistes, des œuvres, que ces ligues jugent immorales, dégénérées, néfastes pour leurs apparentés.
Sans aller chercher loin : la pièce de Michel Vinaver au sujet du 11 septembre 2001 vient d’être déprogrammée à Los Angeles afin de ne pas risquer de heurter le peuple américain.
Et aussi, le travail du musicien, performer et cinéaste Jean-Michel Costes, poursuivi par déjà quatre associations de défenses variées, condamné par un juge, et subissant dans la foulée le black out des salles publiques.
Ou encore, le fameux After Sun de Rodrigo Garcia, ou le Crying Body de Jan Fabre, déclenchant une avalanche de réactions hystériques et de condamnations, au nom toujours de la morale, de la pensée correcte, des bonnes mœurs, du respect des gens, sans oublier le fameux gaspillage de l’argent public.
Moi-même, à mon niveau, j’ai dû plusieurs fois, au cours de ces derniers mois, abréger la lecture en public de mon L’Acrobate et stopper vite fait l’inhérente projection de photos de fiévreuses, devant les hauts cris de bataillons de véhémentes m’accusant d’être féroce avec les épouses et irrespectueux avec les autres. Pas moyen de m’expliquer, mon cas était clair, pour elles j’étais misogyne. Comme sans doute Molière était avare, Beckett mourant, Nabokov pédophile.
On dirait bien que ces gens-là, qui se regroupent pour veiller au bien d’un public qui ne leur a rien demandé, s’en prennent avec exaltation à tout ce qu’ils ne comprennent pas (ou comprennent de travers, comprennent à leur façon étroite, univoque), et sont d’autant plus dangereux qu’ils se croient encore justes, et se croient encore bons, à leur âge (toujours se méfier comme la peste des gens qui se croient justes et bons, on a moins à craindre avec ceux qui se savent salauds et tordus). On dirait bien que ces gens qui ne doutent jamais de leur propre justesse et de leur propre bonté ont un besoin maladif de voir chez les autres le mal (avec ou sans axe), le dégénéré, le néfaste.
Bien sûr, l’histoire en jugera, comme elle l’a toujours fait par le passé, avec Baudelaire, Artaud, Joyce, Genet, Koltès, tant d’autres, qui furent poursuivis, honnis en leurs temps et heures, avant d’être sanctifiés. Au regard de l’histoire, jusqu’à maintenant, le temps a toujours finalement donné raison à l’artiste incompris et jamais aux confréries offusquées. Les effarouchés, tôt ou tard, avec le fameux bénéfice du recul, on finit toujours par en rire. Alors on pourrait peut-être, cette fois, gagner du temps, et rire tout de suite.
On dirait que les leçons de l’histoire ne sont d’aucun secours pour les Justes et les Bons, on peut parier qu’ils feraient à nouveau tout pour faire taire Lenny Bruce qui faisait rire les nègres en les traitant de nègres (et voulait répéter ce mot nègre, nègre, nègre, autant de fois qu’il le faudrait pour que plus jamais aucun enfant ne soit blessé en s’entendant appeler nègre).
Se croire juste et bon, à plus forte raison si cette conviction est doublée d’un sentiment exacerbé d’appartenance à une communauté, à une race, ou religion, ou peuple, ou nation, ou famille, fait immature, et dangereux, donc (je ne parle, moi, qu’en mon nom, et encore, c’est beaucoup dire). Dangereusement immature, on le sent, ce besoin impérieux d’appartenance à une famille (en s’identifiant souvent au passage à des antécédents vécus par d’autres, alors qu’il est déjà si difficile de se sentir concerné par les inepties qu’on est sensé avoir soi-même commises ou subies), mais bon, pourquoi ne pas laisser chacun s’y croire à sa guise, me dis-je, tant que cela l’aide à se sentir exister et ne fait de mal à personne ? Certes, mais quand, au nom de ces identifications, en voilà qui se mettent à vouloir faire condamner et interdire à tour de bras, cela devient franchement lourd.

Rien de bien étonnant à cela, finalement, quand on y pense, et là j’y pense. Depuis toujours, une famille semble avoir cette fonction, d’être le berceau de l’aveuglement du monde. Quelque chose, dans la vie entre soi à l’intérieur d’une famille, semble bien engendrer l’aveuglement sur tout. L’intimité, la proximité, le bruit, la chaleur. Quelque chose d’encore plus profond. Un besoin de survivre. Des êtres se sentant frêles trouvant le monde trop dangereux pour l’affronter seul. Les faits dehors menaçant la sécurité, la famille se blottit et s’enferme pour se protéger. Enfermement dans quoi prolifère l’ignorance, l’aveuglement. Voilà autour de quoi se soudent, on dirait bien, les coalitions familiales. Voilà pourquoi on trouverait le sens familial le plus fort dans les parages les plus ignorants, et vice-versa. Ne pas savoir : un moyen de survie. Aveuglement et ignorance : la règle du clan. Idées si déprimantes, me dis-je. Qu’elles doivent être vraies.
Les médias parlent beaucoup, ces temps-ci, des familles de victimes. Et se gardent bien de parler, comme par hasard, des victimes des familles.

Victimes des familles Par Jacques Serena
Le Matricule des Anges n°64 , juin 2005.