La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Des plans sur la moquette Ne pas crever au contraire

avril 2012 | Le Matricule des Anges n°132 | par Jacques Serena

Elle me parlait, assise par terre, accoudée à son lit de camp, et je me demandais si elle avait souvent quelqu’un qui restait à l’écouter. Elle se souvenait d’avoir durant tout un été plié et déplié des chaises sur la presqu’île du Brusc, d’avoir peint à la chaîne des champs de lavande en changeant de signature, d’avoir eu pour amies des chèvres et fabriqué des fromages trop salés d’un côté. En fait, une heure avant j’étais tombé sur elle, venue voir un ami à elle, qui était aussi un ami à moi, et s’était avéré qu’elle et moi nous connaissions, d’une autre vie où j’avais vendu sur les marchés, elle aussi, elle à l’époque très jeune, moi nettement moins, enfin bref. En partant de chez l’ami, elle m’avait demandé de la ramener où elle créchait, et une fois rendu, je découvrais ce lieu où elle vivait, espèce d’appentis à peine aménagé, une table, un lit de camp, des livres. Et donc elle me parlait, c’est comme ça, avec moi elles parlent, c’est déjà ça, toujours ça. Elle avait écrit des sketches pour un café théâtre, avait jardiné chez une ex-amante de l’artiste Ben, et s’était un soir retrouvée à arpenter les couloirs sombres d’un pouilleux hôtel à Cahors. Elle pensait avoir lu un de mes livres, je voulais savoir lequel, elle disait celui où le type était un tordu hyper jaloux, oui mais lequel. Et puis, la vie s’était rétrécie, de plus en plus, nouvelles lois, nouvelles donnes, contrôles, radiations à tour de bras, démarches embrouillées, conditions drastiques. Convoquée deux fois, on lui avait fait la leçon, comme à une gogol, en lui donnant en exemple une ébahie qui venait de retrouver du travail, réassortisseuse de rayon dans une supérette, vous voyez, quand on veut. Elle n’était pas allée à la troisième convocation, avait déménagé pour venir crécher là. Elle avait des amis qui l’aidaient, supers amis, en les évoquant ses yeux brillaient, j’ai bien sûr voulu être un ami de plus, j’avais envie que ses yeux brillent en m’évoquant moi aussi. Et surtout, évidemment, j’aimais l’idée d’en aider une à tenir bon, à ne pas céder aux lourds qui décrétaient que c’était comme ça et pas autrement, ça ou rien, le boulot merdique ou allez crever. J’aimais l’idée d’être de ceux qui en aideraient au moins une à ne pas plier, à dire non merci, et ne pas crever du tout, au contraire.
Ce n’était pas question de ne pas vouloir travailler, simplement que, comme des foules d’autres, tout ce qu’elle aimait faire n’était plus faisable. L’aventure des marchés s’était finie avec les nouvelles réglementations, durcissements, amendes, confiscations de marchandise.
Mais tout ça, je le savais aussi bien qu’elle. C’est ce qu’elle m’a dit après, qui m’a semblé valoir la peine d’être répété ici, ce qu’elle m’a répondu quand je me suis emporté contre ces lourds qui non seulement passaient leur temps à ourdir des conditions infernales pour des filles, mais aussi ne se rendaient pas compte de l’inadéquation des aides, des dispositifs trop compliqués. Elle m’a répondu que c’était normal. Bien naturel, que ces gens-là aient institutionnalisé un enfer pour celles qui ne se soumettaient pas, qui avaient l’air de ne pas avoir assez peur. Bien naturel, qu’ils ne veuillent pas les aider, qu’ils conçoivent tous les moyens pour leur pourrir la vie, manigancent ces labyrinthes vicieux pour maintenir celles qui voulaient y échapper dans un maximum de souffrances psychiques et physiques. Souffrances qui, bien sûr, pourraient être techniquement évitées, mais auxquelles ils ne voulaient absolument pas remédier, afin que ces souffrances aient l’air inhérentes à la condition d’être libre. Parce qu’il fallait que tout le monde puisse bien voir que malaise et tourment étaient les contreparties fatales, le prix à forcément payer pour le manque de soumission, pour la vieille utopie de liberté.
Elle m’a dit qu’une comme elle, en marge et pas tourmentée une miette, ça pourrait trop faire mauvais exemple, emblématique, alternative possible, ça pourrait séduire, attirer dangereusement. Il fallait bien que les lourds protègent l’ordre social, en poursuivant celles qui semblaient heureuses en marge, qu’ils s’acharnent contre, et biaisent les structures d’aides, pour les condamner à un enfer, avec souffrances bien visibles. Il fallait absolument, pour l’ordre social, que la vie des filles libres soit structurellement difficile, que leur refus de collaborer se paie cher, il ne fallait jamais voir chez une fille perdue son désarroi mais toutes les traiter comme des délinquantes. Ces souffrances visibles infligées aux rétives avaient pour fonction de les stigmatiser et, par là, de décourager les vocations que pourrait susciter leur exemple.
Mais ces souffrances ne devaient pas dépasser un certain seuil, sinon elles risquaient d’émouvoir, scandaliser, finir par éveiller la pitié, il fallait juste, pour le maintien de l’ordre social, que le manque de soumission continue d’apparaître comme une voie difficile, hasardeuse, douloureuse. Il restait essentiel au bien-être psychique de la femme qui avait accepté de réassortir les rayons des supérettes, qu’elle puisse, au spectacle d’une marginale souffrante, se dire qu’elle avait raison, elle, de bosser. L’illusion devait à tout prix être maintenue qu’il n’existait rien d’heureux en dehors de la société, du marché économique, aucune alternative viable, aucun aménagement réaliste. Réaliste, voilà le mot. Soyez réalistes, la vie est dure, baissez la tête. Réassortissez les rayons.


Jacques Serena

Ne pas crever au contraire Par Jacques Serena
Le Matricule des Anges n°132 , avril 2012.
LMDA papier n°132
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°132
4,50