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Domaine français Bas les masques

octobre 2005 | Le Matricule des Anges n°67 | par Richard Blin

À travers les confessions d’un homme laid, c’est de la face obscure de l’amour, des tourments de la dissonance et de l’art de vivre avec la maudissure, que nous entretient Richard Millet.

Le Goût des femmes laides

L’ambition s’affiche dès la première phrase : saisir une vie d’homme à partir de ce qui est peut-être aujourd’hui le plus sensible. « Comme la plupart des hommes, j’ai raté ma vie sexuelle ». Débutent alors les confessions d’un narrateur originaire de ces hautes terres limousines, si chères à Richard Millet, et que sa trilogie corrézienne La Gloire des Pythre, L’Amour des trois sœurs Piale et Lauve le pur nous a rendu familières. Un natif de Siom donc, comme Thomas Lauve, l’écrivain Sirieix ou Céline Soudeils, l’héroïne du Cavalier Siomois. Et comme eux, un marginal, un déclassé soumis à la fatalité du sang, un exclu, un humilié depuis ce jour de sa huitième année où sa mère lui fit comprendre toute l’horreur que sa laideur lui inspirait. « Qu’elle l’ait dit ou que je l’aie vu dans ses yeux, c’était là quelque chose d’aussi terrible que la découverte de la mort ou de l’éblouissement sexuel, c’est-à-dire la fin de l’enfance ». Autant Pierre-Marie Lavolps, le héros innocent du Renard dans le nom, était beau, rayonnait de cette beauté du diable qui l’avait fait surnommer « l’ange de Siom », autant ici, le narrateur est laid. « Je n’étais pas seulement laid : j’étais très laid », de cette laideur qui est signe de maudissure et qui est souvent associée à la vulgarité, à la méchanceté, à l’indignité et même à la haine. Condamné à vivre avec cette disgrâce, l’espèce de « sabot mal taillé » qui lui sert de visage, il va aidé en cela par sa sœur qui n’aura de cesse d’adoucir la plaie ouverte, il va peu à peu surmonter sa détresse en prenant le parti de sa laideur, puisque, à y bien réfléchir, les beaux ne sont pas mieux lotis, eux que leur beauté transforme en objets de convoitise, eux qu’elle voue à la déchirure et au tragique. « J’avais compris que me fuir ne servirait à rien, (…), que c’était en moi que je découvrirais peu à peu ce qui rend supportable l’existence : la connaissance de mes besoins et de mes goûts ».
C’est cette exploration de soi, ce regard sans concession sur la solitude qu’implique le fait de vivre, dans son corps et dans son âme, l’épreuve d’une négativité, que donne à lire Le Goût des femmes laides. Une traversée de la souffrance, du désarroi, de l’impossible (et qu’on ne vienne pas lui parler de la beauté intérieure, cet « illusoire lot de consolation »). Le narrateur, devenu journaliste, dit sans innocence mais avec un sens du tragique relevant d’une lucidité aussi féroce qu’ironique ce qu’il en coûte d’être, comme chacun d’entre nous, un corps désirant, un mendiant muet, un homme qui effraye au lieu d’enflammer. « J’étais de ceux à qui l’amour est refusé, et qui, par conséquent, doivent séparer ce sentiment du désir qui en est la dimension incendiaire et consolatrice ». Et puisqu’on prête aux laids une virilité exacerbée, il s’agira pour lui de combler par le sexe ce qui est refusé à son cœur.
Servi par un bien parler qui est tout ce qu’il a de beau, même si, par contraste, il ajoute à sa laideur (« Pas de rapport sexuel qui ne soit précédé d’une petite tragi-comédie langagière » dit un aphorisme de L’Amour mendiant, un ensemble de notes sur le désir, que Richard Millet a publié en 1996, un peu comme si la bouche et le sexe étaient les seuls lieux authentiques du rapport à l’autre), notre homme va connaître ses semblables, les femmes laides, à travers des relations purement physiques, dépourvues de sentimentalité et d’espoir de procréation. Ni « Casanova du rebut », ni « don Juan de l’abîme », ni « jouisseur au rabais », il sait que rien ni personne ne peut le sortir de sa condition, que c’est l’impossible qui gouverne les rapports amoureux, que « c’est par soi qu’on est avant tout menacé », et qu’il ne reste donc que le rêve de cette sorte de grâce éphémère qu’apporte parfois, non le rapport sexuel trop sacrificiel, trop désespéré, mais la jeune fille, « la beauté absolue, l’impossible innocence, la grande palpitation du monde, l’éblouissante évidence de ce qui s’insurge contre la mort ». La jeune fille qu’il est impossible de posséder, qui ne sera jamais qu’un songe, qui condamne « à mourir de soif auprès d’elle « . » Pas de vérité du désir sans reconnaître qu’aimer les femmes, c’est chercher en elles la figure de notre enfance saccagée par la chair, et dans les jeunes filles son image transfigurée ».
Autant dire qu’avec Le Goût des femmes laides, Richard Millet poursuit cette « aventure intérieure » qu’est une œuvre, qu’est son œuvre, et qu’il confirme, s’il en était encore besoin, combien écrire est choisir l’écart et la solitude, transformer une tension, une inquiétude, une souffrance, en cette matière langagière où se déploie l’ordre syntaxique et stylistique d’une phrase. Celle de Richard Millet est sinueuse, ample, tendue, et multiplie les chemins de traverse parce que l’essentiel ne peut être atteint que par le détour. Son rythme, sa respiration, nous reconduisent sans cesse au bord de nous-mêmes, au seuil de nos propres désirs comme de ces réalités doutes, hantises, souvenirs, illusions, incommunicabilité, destin qui sont la face obscure du corps désirant et donc de ses rapports aux autres. Richard Millet, envers et contre tous, écrit dans l’éclat de ces vérités qui ont la splendeur du terrible, et que notre époque voudrait taire à tout prix. C’est l’honneur, la force et la beauté de l’œuvre et de l’homme.

Le Goût des femmes laides
Richard Millet
Gallimard
198 pages, 15,90

Bas les masques Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°67 , octobre 2005.
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