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Domaine étranger L’écriture et la vie

mars 2006 | Le Matricule des Anges n°71 | par Sophie Deltin

Un jour dans l’année, 1960-2000

Dans un journal intime, la romancière Christa Wolf, grande figure tourmentée de l’ancienne RDA, s’est attachée à décrire, chaque année, un jour précis : le 27 septembre, de 1960 à 2000.
Qu’est-ce qui fait que la vie « est plus que la somme des instants » et qu’ « à un moment donné, sans qu’on le remarque, tous ces quotidiens se transforment en temps vécu. En destin (…). En tout cas, en un parcours de vie » ? Ces questions sur l’écoulement du Temps et la formation du passé ont taraudé sans relâche la réflexion de Christa Wolf. Ce qui explique a posteriori pourquoi quand, en 1960, le journal moscovite Isvestia reprend l’idée de Maxime Gorki, adressant aux écrivains du monde entier un appel à décrire, de façon aussi précise que possible, « un jour dans l’année », la jeune romancière de 31 ans est « d’emblée séduite ». Elle y trouve alors définie une méthode pour conjurer le spectre de « l’éphémère et de la vanité » : tout prendre en notes, tout « retenir si possible » dans les rets des mots en y déposant ce qui deviendra au fil de quarante années la substance d’une mémoire et, peu à peu, la « chair » d’une époque. « Je dépose des gouttes de souvenir dans l’océan de l’oubli », une manière de convertir la négation du temps en puissance de création.
Dans cette folle entreprise de sauvetage contre l’ « irrémédiable perte de l’existence », le parti pris de Christa Wolf est celui de la véracité, quitte à mêler, dans une accumulation parfois confuse, des souvenirs pénibles (sa collaboration avec la Stasi), des événements marquants (l’enterrement de Heinrich Böll, les discussions avec l’écrivain suisse Max Frisch au seuil de la mort, ou avec Anna Seghers) ou spectaculaires (l’immense manifestation, pacifiste et tendue d’espoirs, sur l’Alexanderplatz, cinq jours avant la chute du Mur de Berlin) aux petits riens du quotidien, souvent sans intérêt (le menu, au détail près, des repas) voire franchement ennuyeux (les séries à la télévision le soir). Et il est vrai qu’à la base de ces éphémérides, on devine le goût de se contempler ( « Présomption ? Mais n’est-ce pas cette présomption qui est à l’origine de toute écriture ? » ), mais la motivation principale tient dans le besoin d’ « être au net avec (s)oi-même », « avec ses traits problématiques, (…) ses erreurs et ses fautes ». Le souci et la volonté en somme, de tester sa capacité d’intégrité, le projet de consigner des « procès-verbaux journaliers » devenant ainsi la mise à l’épreuve d’un « « je » qui n’est pas un « je » littéraire mais se livre sans protection y compris à ces regards qui ne sont pas guidés par la sympathie et la compréhension ».
On sera donc frappé par la résolution, l’opiniâtreté même de Christa Wolf dans cette discipline d’écriture, dont la ritualisation lui a pourtant souvent fait douter de son caractère « authentique » ( « Je pense que toute cette journée observée tombe sous la loi de la relation d’indétermination de Heisenberg : elle est déformée par le regard constant que je jette sur elle » ) autant que de sa valeur car, admet-elle, « en un temps où tout le reste « sort(ait) de ses gonds » (cet exercice obligé) ne me sembl(ait) rien signifier du tout ». Étonnant aussi de voir comment cette « esthétique du quotidien » finit de bout en bout par assurer au récit une densité, une tension singulière du fait du décalage entre l’auteur qui écrit comme elle vit à petits pas dans son époque et, malgré sa lucidité, dans l’ignorance de ce qui va advenir et le lecteur, « omniscient » de ce qui a déjà eu lieu. L’enjeu décisif est alors celui-ci : comment l’écriture d’un soi parvient à capter et à répercuter comme autant de points de traversée, les convulsions de l’histoire d’un pays en crise. Au sens physique du terme d’abord car Christa Wolf est essentiellement un corps souffrant et sous pression, qui n’a cessé d’ « endurer » de façon intense et souvent destructrice, la profonde désillusion par rapport à l’utopie socialiste, jusqu’à sa faillite en 1989. Une détresse chronique chez celle qui, dès la 11e session du Comité Central du SED (le parti communiste de la RDA) en 1965, prend ses distances avec le régime ( « Le plénum a tranché : la réalité est abolie » ) mais qui, quoique longtemps placée sous surveillance politique et régulièrement objet des plus viles calomnies, maintiendra jusqu’au bout et par « responsabilité » envers ses lecteurs, la contradiction de rester dans un pays où elle n’a jamais pu vivre selon sa propre échelle de valeurs un « déchirement » que l’expulsion du chanteur est-allemand Wolf Biermann en 1976 achèvera d’exacerber. Du point de vue de l’écriture enfin puisque de ce conflit douloureux avec des systèmes d’ « aliénation », le « socialiste » et depuis 1990, le capitaliste, l’œuvre entière de Christa Wolf, depuis ses Réflexions sur Christa T. à son roman Le Corps même, en a mimé les séquences, du simple découragement aux inhibitions les plus violentes. Et pourtant, alors qu’à la fin du journal, soit dix ans après la réunification, l’auteur a dû se détacher de nombreux rêves ainsi que de « ce reproche qu’on se fait : avoir cru trop longtemps en de faux dieux », son esprit de résistance, lui, reste intact.

Sophie Deltin

Un jour dans l’année
Christa Wolf
Traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein
Fayard, 574 pages, 25

L’écriture et la vie Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°71 , mars 2006.
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