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Domaine étranger Le missile Jelinek

avril 2006 | Le Matricule des Anges n°72 | par Sophie Deltin

La romancière autrichienne aime frapper fort. Cette fois, un pamphlet acide contre le traitement médiatique du conflit en Irak et contre notre façon de le consommer.

Comme des millions d’entre nous, Elfriede Jelinek s’est « embarqué(e) » dans la guerre en Irak, virtuellement et par écran interposé, où jusqu’au début avril 2003, elle n’a cessé d’en recueillir les « reflets » autant que d’en enregistrer les discours. Le résultat, c’est Bambiland, une sorte de bombe littéraire. Or, dans ce court texte conçu pour le théâtre (mis en scène à Vienne fin 2003, par le très provocateur Christoph Schlingensief), ni personnage ni dialogue à proprement à parler, mais une longue et épaisse coulée verbale, tel un monstre sémantique régurgitant en flux continu des citations (les Perses d’Eschyle et, précise-t-elle, un « zeste de Nietzsche » ), des rengaines tous ces commentaires formatés et ressassés ad nauseam par les chaînes télévisées universelles. Comme d’habitude chez Jelinek, le vrai sujet est le langage, jusque dans ses aberrations et ses distorsions les plus ravageuses. Ici les paroles, les mots se télescopent, et les raisonnements, en faillite, s’embrouillent, tournent en rond, quand ce n’est pas à vide. C’est bien tout le flot d’un délire, celui de « Jésus W. Bush » et de ses acolytes, le « saint patron » (Cheney) et « le Blair », contre « les nègres des sables », qui déverse ses « arguments » les plus cyniques : « Pour que des valeurs morales puissent établir leur suprématie, c’est-à-dire la nôtre bien entendu, il faut la conjugaison préalable d’énormément de forces et de valeurs immorales. » L’écriture dont le procédé est celui du montage, est habile à rendre l’effet de saturation provoqué par ces images et logorrhées étourdissantes, qu’elles soient idéologiques, logistiques ou technologiques. Certes, dans cette intrication de discours, il y a bien celui de la spectatrice Jelinek, captive fascinée qui essaie de faire entendre sa voix : « Comme toujours, je veux parler des perdants et pourtant j’atterris avec enthousiasme chez les vainqueurs, mais bon c’est quand même ce que nous recherchons tous, non ? » Précisément, là où Eschyle, dans la célébration de la victoire des Grecs sur les Perses, s’ingéniait, pour prévenir toute mégalomanie du vainqueur, à se placer du point de vue des vaincus, Jelinek détourne le mouvement de la caméra vers les observateurs qu’il s’agisse du journaliste « aux premières loges » dans le siège passager du tank, ou simplement de nous tous, « bien calé(s) » au fond de notre canapé.
Par-delà un anti-américanisme extrêmement virulent, c’est bien sûr l’industrie des médias qui se trouve démasquée et stigmatisée avec férocité : « ces mauvais géniteurs » n’ont-ils pas fait de la guerre un spectacle que notre consommation émolliente et abrutissante a fini de transformer en loisir d’un genre nouveau un wartainment ? Le titre Bambiland, en écho à un parc d’attraction près de Belgrade qui appartenait au fils de Slobodan Milosevic, n’en est que plus cruel. Car ce que nous regardons confortablement comme un divertissement à la Disney n’y est là-bas, en Irak, que sang, pétrole et règne des armes, dont la puissance de destruction décuplée et aveugle est programmée en vue d’objectifs implacables : « Mais avant de reconstruire, on est bien obligé de rendre le malheur le plus lourd possible pour l’adversaire, jusqu’à que celui-ci soit brisé, jusqu’à ce que tout soit brisé et emporté, pour que nous puissions alors apporter du nouveau, du neuf » (…). À la façon d’un mauvais catalogue publicitaire, Jelinek s’évertue d’ailleurs à énumérer et à décrire scrupuleusement les armements les plus performants, du « système de navigation inertielle à calibrage dynamique » au « missile de croisade et de justice immanente » dernier cri. Une technologie qui anesthésie tout sentiment d’humanité, et dont l’homme se grise jusque dans l’obscénité. Alors « où en est la guerre ? » ironise Jelinek. « Elle est toujours plus près du commencement que de la fin. »

Sophie Deltin

Bambiland
Elfriede Jelinek
Traduit de l’allemand par Patrick Démerin
Préface de Dieter Hornig
Jacqueline Chambon, 140 pages, 14

Le missile Jelinek Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°72 , avril 2006.