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Égarés, oubliés Un critique de tempérament

septembre 2006 | Le Matricule des Anges n°76 | par Éric Dussert

Grand passeur des littératures anglaise et allemande du XIXe siècle, Philarète Chasles (1798-1873) fut un critique écouté, l’ami des Romantiques et un thuriféraire emballé.

Pour peu qu’on s’intéresse à Daniel Defoe, inventeur avec Cervantès du roman moderne, on tombe nécessairement sur la prose de Philarète Chasles. Ce Philarète que Théodore de Banville, son ami, brocardait gentiment d’un funambulesque distique : « Plaignez, mes chers amis, ce charmant Philarète,/ Qu’au seuil de l’Institut toujours un fil arrête. » Si sa « Vie de Daniel De Foe » (1833) n’a rien perdu de sa puissance d’évocation, elle ne reçut pas les louanges d’un universitaire tel que Paul Dottin (1895-1965). Un siècle avait passé : les normes de la critique avaient été nettement revues. Le cadet qualifie cependant l’écrit d’ « Étude brillante, mais fantaisiste ». C’est toute l’époque.
Si l’on en croit Claude Pichois, le parfait connaisseur de Philarète Chasles (Corti, 1965), il n’est pas étonnant que notre Français ait eu tendance à tirer son Defoe vers les limbes où s’entassent les misfits. Fils d’un général de la Révolution mal en cours, il aura voulu faire partager cette déchéance familiale et ses difficultés à parvenir : « En étudiant cette vie fertile en incidents, Philarète n’avait pas été sans penser à lui-même. Dans ce dissident aux exigences morales si mal satisfaites, à la vertu bafouée, il crut se reconnaître. Par le double effet d’une accommodation qui lui faisait voir l’Anglais et lui-même sous des traits rousseauistes, il se sentait persécuté avec De Foe. »
Dans Caractères et paysages (Mame-Delaunay, 1833), recueil de contes macabres et d’un article sur Jean Paul, Chasles avait indiqué un point de sa méthode : « Pour sentir les peuples anciens ou étrangers (…) il faut se dépouiller de l’égoïsme d’une nationalité étroite, véritable geôle de la pensée. Il faut devenir le contemporain le concitoyen, le frère de ceux qu’on étudie. » Philarète Chasles était critique littéraire, et un maître dans son art, soucieux du petit fait vrai, des minores et des réseaux de relations si éclairants. Il s’était hissé au rang d’introducteur majeur des littératures anglaises puis allemandes, et cette singularité l’avait fait remarquer.
C’est en franchissant la Manche qu’aura d’abord réussi Philarète Chasles, avant de devenir l’important soutien critique des Romantiques et ce professeur du Collège de France (1841). Né le 6 octobre 1798 à Mainvilliers, Philarète Euphémon Chasles avait été un enfant mélancolique. Il était tombé dans les livres, parce qu’il avait mal vécu les rigueurs du prytanée militaire de Saint-Cyr, où il fut expédié à 8 ans, le fastidieux lycée où il se lia à Eugène Delacroix ou au docteur Louis Véron et l’énorme ennui des travaux notariés. Or l’ « Étude » l’appelait : à 16 ans, il apprit seul l’anglais et errait sans guide de livre en livre. De même, durant son court apprentissage chez un imprimeur parisien, laissé libre, il trouva l’occasion d’imprimer de sa main quelques fragments germaniques qu’il avait traduits et de faire, entre mai et juin 1816, un bref séjour en prison parce que l’imprimeur donnait dans l’opposition.
Sur ces entrefaites, ou pour cette bonne raison, il embarqua pour Londres en mai 1817. Devancier de Valery Larbaud, il prit connaissance des lettres anglaises d’alors, tout en travaillant pour l’éditeur des lettres classiques John Valpy. Quelques mois plus tard, en novembre 1818 sans doute, il rentra en France, lesté de littératures encore inédites en France. D’abord secrétaire de l’académicien Etienne de Jouy, il deviendra le critique que l’on sait en adaptant des articles anglais, puis en fournissant sans répit les revues les plus diverses, sur les sujets les plus variés ce qu’il nommera la « littérature industrielle ». Avec son dernier soupir le 18 juillet 1873 à Venise, le point final sera posé à une longue bibliographie qui fut pour les Français un vaste vade-mecum. Songeons, par exemple, que l’érudit polyglotte proposa la toute première version du Titan, le chef-d’œuvre de Jean Paul.
Charles Monselet, peu attendri par la lecture de ses Mémoires posthumes en 1888, il présentera l’homme sous le jour d’un conservateur de la bibliothèque Mazarine bien désagréable avait souligné ses exceptionnelles qualités quelques lustres plus tôt : « Il est un de ceux qui ont rendu le plus de services à la littérature et aux littératures. Il est entré aussi avant que possible dans l’esprit du dix-neuvième siècle. » Les œuvres de Shakespeare, de Jean Paul, de Gozzi, de Robert Burns, de Crabbe ou de l’Arétin en ont bénéficié, et quand bien même Chasles a mêlé à l’œuvre et à la vie de ce dernier quelques « impuretés », il aura contribué à rendre accessibles, si ce n’est familières, des œuvres essentielles. Les lecteurs de poids que furent Edmond Jaloux, Louis de Gonzague-Frick, Daniel Halévy, Larbaud en sauront gré à ce champion de la critique impressionniste de tempérament.
Philarète Chasles savait trop les vertus de la lecture pour ne pas se soumettre à son vice. En réponse à une « Enquête esthétique », le lecteur Philarète s’interrogeait : « Mais pourquoi donc lit-on si peu en France, et pourquoi réfléchit-on si peu ? » La littérature et l’esprit, c’est le message sur lequel il insistait encore dans le Journal des Débats, le 29 mai 1840 : « Ne pas remonter aux principes, pérorer au hasard, s’arrêter aux détails, c’est se montrer complètement de notre siècle et de notre pays. » Puissions-nous avoir retenu, un siècle et demi plus tard, cette leçon que, déjà, donnait Defoe.

Un critique de tempérament Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°76 , septembre 2006.
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